
sions ont tant de force et d’élévation que toute la pompe
de la langue arabe ne saurait les rendre. » Et cela de
l’air le plus naturel du monde. Cependant, le consul
de Belgique parut assez indécis de savoir comment
prendre l’apostrophe, et le fait a toujours laissé des
doutes dans son esprit; car, plus tard, il me demanda
si je croyais réellement que M. Fresnel eût voulu lui
faire un compliment en cette circonstance.
Le lendemain, nous fîmes voile pour Messoah, en
suivant la route habituelle, c’est-à-dire en longeant la
côte d’Arabie jusqu’à Naoud et prenant ensuite la
pleine mer pour traverser le golfe vis-à-vis l’archipel
d’Halac. Nous jetâmes l’ancre à Messoah, le 1er janvier
1841, un an après, jour pour jour, que nous en
étions partis.
Le gouverneur, le bon Aïdin Aga, était mort; j ’en
fus sincèrement affecté. Un autre l’avait remplacé, et
je n’eus pas moins à me louer de celui-ci ; notre amitié
fut bientôt faite, car le volume de mon bagage,
composé en grande partie de papier botanique, était
de nature à m’attacher tous les coeurs; j’eus, dès
l’abord, la réputation d’un homme puissamment riche,
et je ne cherchai pas à détruire cette erreur, voyant
les bénéfices qu’elle me rapportait.
Une des premières nouvelles que j’appris à Messoah
fut celle de la venue prochaine d’une ambassade abyssine,
qui, sous la conduite de M. de Jacobis, allait en
Égypte chercher un Aboune. Bien que je ne pusse
douter un instant du zèle et de la sagacité du préfet
apostolique de la mission romaine, il me parut
toutefois extraordinaire qu’il se fût chargé du soin de
ramener en Abyssinie un chef religieux d’une autre
communion que la sienne, et, à moins de motifs politiques
très-importants, je ne pouvais l’expliquer.
On verra plus tard ce qu’il en était. Pour le moment,
je ne songeai qu’à user de mon influence auprès du
gouverneur de Messoah et du naïb d’Arkiko, pour ménager
au digne missionnaire et à l’ambassade abyssine
une réception qui, en les flattant, pût avoir quelque
retentissement en Abyssinie.
Néanmoins, j ’étais dévoré d’inquiétude. On vient
de lire les seules lettres que j ’eusse reçues de mes
amis ; je n’avais d’eux aucunes nouvelles postérieures
à huit mois de date, quoique je leur eusse écrit quelque
temps avant mon départ de France ; je comptais
en avoir à Messoah, mais je n’y trouvai qu’un de leurs
domestiques qui me dit que ses maîtres avaient fait
un voyage à l’intérieur, et que c’était probablement
là ce qui les avait empêchés de venir au-devant de
moi; quant à des lettres, il n’en avait point. Mon
coeur se serra ; je les connaissais trop pour les accuser
d’indifférence, et je ne pus me défendre d’un pressentiment
sinistre.
J’étais, d’un autre côté, tourmenté de savoir comment
je ferais mon entrée en Abyssinie. Incertain de
la réception qui m’attendait, je craignais de m’engager
dans les frais qu’occasionnerait le transport de
mes bagages. Dès le lendemain de mon arrivée à Messoah,
j ’avais dépêché un messager à Oubié pour l’en
prévenir et lui demander des mules. Je résolus d’afc