
plus maigre, ni plus triste, ni moins brave; mais il
était devenu exclusivement ambitieux.
Cet événement en fit naître un autre d’une plus
grande importance politique. Oubié, indisposé depuis
longtemps contre son oncle, saisit cette occasion de le
faire passer en jugement; et la loi l’ayant condamné ,
il eut les yeux crevés : terrible expiation qui certes
vengea bien Ato Ouessan.
Le dedjaz Ouelda Jésous était le plus fameux guerrier
de l’armée d’Oubié; sa valeur avait puissamment
contribué aux succès de celui-ci dans le Tigré;
aussi les meilleurs soldats étaient-ils sous ses ordres;
tous le redoutaient, et nul n’aurait osé affronter
sa mauvaise humeur : il y allait de la vie pour
1 imprudent, car mainte fois on avait vu Ouelda Jésous,
dans le combat, percer de sa lance un maladroit ou un
lâche. Ce qu’il ne voulait pas souffrir, c’était qu’un
de ses gens passât dans le camp d’un autre chef : la
chose en était arrivée à ce point, que ses soldats
osaient à peine dire devant lui qu’ils fussent au service
d’Oubié, 11 tardait à ce dernier, fier et orgueilleux, de
mettre un terme à cette insubordination, quoique d’un
autre côté, il fût retenu par la considération de ce que
valait Jésous dans un jour de combat. Une circonstance
vint couper court à ses indécisions. Un jour Oubié, se
trouvant fort malade, était demeuré couché dans une
maison d’Adoua; sa garde ordinaire était dispersée, et
le petit nombre de ses serviteurs restés auprès de lui
se tenaient au dehors. Ouelda Jésous, comme parent,
entra sans être annoncé. 11 était iv re , et commença
à plaisanter Oubié sur sa taille grêle et sa chétive
apparence. «Comment se fait-il, lui dit-il, que
moi, le premier guerrier du Semiène, j ’obéisse à un
homme aussi chétif que toi? En vérité, je ne sais qui
me tient de me délivrer sur-le-champ d’un rusé coquin
de ton espèce, dont la langue dorée fait plus de
mal que le tranchant de mon sabre. » — Ce discours
était peu rassurant pour un malade éloigné de tout
secours ; ajoutons qu’en prononçant ces mots, Jésous
se promenait à grands pas dans la chambre de l’air
d un homme violemment combattu par son désir. Ce
n était pas le moment de faire de l’indignation; Oubié
le sentit bien, et, avec la ruse et l’habileté qui lui
sont ordinaires, il répondit : « C’est bien v ra i, mon
cher oncle, que je suis indigne de commander à un
guerrier aussi valeureux que vous, mais est-il bien sûr
que ce soit moi qui commande? N’est-ce pas vous qui
avez les meilleures troupes ? N’est-ce pas à vous que
1 on obéit tout d’abord ? Quel autre nom que le vôtre
est cité dans l’armée? A la veillée,vos exploits ne sont-
ils pas lç sujet de l’entretien général? Est-il une seule
improvisatrice qui n’en fasse le texte de ses chants?
Quant à moi, pauvre homme souffreteux, dont la pensée
n’est tournée que vers Dieu, je n’intéresse personne;
chacun prévoit le moment prochain où je laisserai le
commandement à vous qui en êtes si digne, et s’empresse
de vous faire sa cour. Vous pourriez me tuer
sans doute : quelle résistance vous opposerais-je, fussé-
je meme à la tête de mes soldats? Mais à quoi bon vous
charger la conscience d’un meurtre inutile, puisque ma