
Le gouvernement de l’Abyssinie a toujours été
féodal et absolu ; mais cette forme impliquant en
elle-même une contradiction évidente, l’histoire
des Etats européens est là pour nous montrer
qu elle doit se résoudre en celle d’un pouvoir tout
à fait absolu, ou dans l’anarchie èt le morcellement
du territoire. Ce dernier cas est celui de
l’Abyssinie. La situation politique actuelle de ce
pays présente cette analogie à celle de la France
après l’usurpation des maires du palais, qu’à leur
exemple , les ra s, ou chefs militaires, ont retenu
dans leurs mains l’autorité extraordinaire qu’y
avaient placée des circonstances particulières et la
faiblesse des rois; puis le prince, source de toute
puissance, est devenu l’objet continuellement en
question, et la légitimité des prétendants au trône
le litige apparent des chefs de parti.
Autrefois, l’empereur d’Abyssinie avait le titre
d’atié, qui correspond à celui de père; en outre
du revenu des domaines affectés à la couronne,
il recevait un tribut de tous les gouverneurs de
provinces, et en prélevait un autre sur la douane
de Gondar. Enfin, chaque dignitaire qu’il créait lui
payait un certain droit d’avénement, appelé me-
chomia.
Son pouvoir n’avait d’autres limites que celles
imposées quelquefois par le contrôle religieux;
cependant il s’écartait rarement des prescriptions
du code, et surtout des règles fixées par l’usage.
Aujourd’hui, le pouvoir de l’atié est annulé; il est
tenu en charte privée à Gondar par Ras-Ali, et
le royaume d’Éthiopie est partagé en trois grandes
divisions, qui prennent les noms d' Amarah, Tigré,
Choa, et sont sous l’autorité indépendante
de chefs distincts.
Néanmoins, comme les révolutions dans les
mots sont plus lentes que celles opérées dans les
choses (peut-être parce que ces dernières dépendent
moins directement des hommes que les
autres ), l’usage des titres a survécu à la dislocation
de l’empire. Ils ne prouvent rien et ne mènent
à rien; mais on s’en décore toujours. Les grands
dignitaires existent sans dignités, ou plutôt avec
des attributions complètement déviées de leur origine.
C’est ainsi que le ras, titre analogue à celui
de connétable, et qui donnait naguère le commandement
de toute l’armée d’Éthiopie, a vu son
autorité grandir dans F Amarah, jusqu’au point d’y
devenir unique, en même temps qu’elle se restreignait
à ce seul pays. Même chose est arrivée dans
toutes les parties de l’empire. Les grandes divisions
étaient appelées nagarit-aguer; leur gouvernement
était l’apanage exclusif des dedje-asmatche, ou généraux
d’armée , et ils pouvaient être révoqués par
1 atié. Mais ces grands vassaux ayant rompu le lien
féodal, chacun s’est arrangé un petit empire dans