
Quand l’état de Petit lui permit de pouvoir soutenir
une longue conversation, voici à peu près dans quels
termes il me raconta cette fatale excursion sur les
bords du Mareb, où l’un de mes amis avait rencontré
la mort, et l’autre une maladie peut-être incurable :
« Nous quittâmes la province du Semiène, et vînmes
nous établir dans la plaine du Cbiré, à l’endroit même
où je suis maintenant. Les habitants de ce village nous
avaient parfaitement accueillis, et le pays offrait un
assez vaste champ à nos recherches. Situé dans le voisinage
du Taccazé, sa circonscription, depuis les collines
de Iioyeta jusqu’aux montagnes qui encaissent
le fleuve, embrassait une différence de niveau de
'[,400 mètres, dont toutes les zones sont couvertes
d’une active végétation.
« La zoologie et toutes les autres branches de l’histoire
naturelle n’avaient pas moins à faire là que la botanique.
C’étaient d’abord, dans les points les plus bas,
les diverses espèces de dattiers et d’euphorbes ; puis,
en nous élevant sur la première rampe du plateau qui
borde le Taccazé, nous trouvions le macare ou arbre à
encens, une foule de térébinthes et de gommiers ; enfin,
au bord du fleuve, l’indigo. Nous distinguâmes, entre
les nombreux mammifères, le colobe, appelé g u é r è za ,
dont la peau noire et blanche est recherchée des
Abyssins pour en faire des tapis.
« Chaque soir, après les travaux de la journée, nous
nous délassions en parlant de toi et de la France.
Dillon, dont le caractère moins soucieux que le mien,
avait besoin de gaieté et d’épanchement, soupirait
après ton retour. En attendant, il se dédommageait
avec les aides botanistes abyssins : tantôt c’était un
prix qu’il fixait pour le plus adroit tireur à la cible;
tantôt une lutte à la course, etc. Cette familiarité
lui avait attiré l’amour des habitants et de tous les domestiques
à un tel point que la première fois qu’il fut
question d’aller au Mareb, ces derniers, qui avaient
refusé de m’y suivre, n’osèrent lui faire le même
refus.
«La saison des pluies était passée, l’ouverture de la
chasse allait avoir lieù. Si vous vous dirigez du coté
de Zâguer, nous dirent quelques habitants d’Addi Abo,
vous verrez l’endroit le plus curieux de l’Abyssinie:
c’est là que se font les belles chasses à l’éléphant,
celles au rhinocéros et à l’antilope; vous y rencontrerez
aussi des reptiles qui n’habitent que les basses
régions : enfin, vous y trouverez une végétation magnifique.
La tentation était trop forte pour pouvoir y
résister; cependant nos domestiques nous prévinrent
que les terres ne devaient pas encore être sèches, et
qu’y aller maintenant serait nous exposer à une mort
certaine. Mais alors nous nous portions trop bien pour
ne pas faire bon marché de ces craintes, et nous traitâmes
nos gens de poltrons.
« Ils nous répondirent que, quoiqu’ils eussent préféré
nous témoigner leur dévouement dans une circonstance
plus utile,' il ne serait pas dit qu’après avoir
mangé le pain de leurs maîtres dans les jours prospères,
ils avaient reculé devant une mort qu’eux-
mêmes osaient braver. Ils demandèrent quelques