
français. 11 finit par ne demander qu’à m’accompagner
jusqu à Messoah, espérant, une fois arrivé là, vaincre
ma résolution. Cet Adgo était un homme de beaucoup
de moyéns, et capable de me rendre bien des services;
mais son caractère et sa moralité ne me paraissaient
pas offrir les mêmes garanties que son esprit. On verra
quelle circonstance le fit arriver à ses fins.
Le 3 décembre, je faisais mes derniers préparatifs,
lorsque M. de Rhodes vint me trouver, et me confia que
le peu qu’il avait vu de l’Abyssinie lui suffisait; qu’il
se l’était figurée tout autre, et que le caractère des gens
avec lesquels il fallait se condamner à vivre n’était pas
du tout fait pour cadrer avec le sien, déjà aigri et ulcéré
par de grands malheurs : il se prit donc à regretter
sincèrement d’avoir quitté son collège d’ Antoura,
et les Syriens; bref, il finit par m’annoncer sa résolution
de repartir immédiatement, et de profiter de
ma compagnie pour faire la route. Je ne fus pas fâché
au fond de ce nouveau compagnon de voyage, qui me
parut un galant homme, et qui, d’ailleurs, était compatriote.
Cependant mes collègues travaillaient sans relâche
à mettre en ordre les collections dont je devais me
charger pour le Muséum; le 5, je retins des porteurs
pour les transporter, ainsi que mes bagages, jusqu’à la
mer. 11 fut convenu qu’ils se mettraient en marché
dans la journée du 9 , et qu’ils recevraient deux tha-
lers par charge, plus leur nourriture pendant le
voyage.
MM. Petit et Dillon devaient se rendre à Gondar pendant
mon absence, et de là revenir dans le Semiène
pour explorer cette contrée, ce que n’avait bien fait
jusque-là aucun Européen. Je remis donc à M. Dillon,
pour son voyage, mon éclimètre, ma boussole de
Rochet, mon théodolite, et trois thermomètres.
Le 8 au matin, j ’avais achevé tous mes préparatifs;
je tins conseil avec mes compagnons pour régler ce
que nous avions à faire chacun de notre côté. Autour
de nous, je voyais mille motifs de prévoir un bon succès
au but commun que nous allions poursuivre, eux
ici, moi là-bas. Je les laissais pleins de force, de santé
et de confiance, aimés et protégés par le puissant chef
de ces contrées, que pouvais-je donc craindre pour
eux? Aussi, dans cette dernière soirée que nous passâmes
ensemble, et où régna le plus doux épanche-
ment, causions-nous plus volontiers de la joie du re tour
que de la tristesse du départ.
Le lendemain, dimanche, je me mis en route : j’avais
expédié mes volumineux bagages dans la matinée.
Après avoir reçu les derniers adieux de mes amis et
ceux des missionnaires lazaristes, je montai à mule,
le coeur gonflé. M. de Rhodes vint me rejoindre, et
nous partîmes.