
cette terre d’Abyssinie , je pensai qu’à part
l’attrait de curiosité qu’offraient ces moeurs singulières
, dans le fait de cette société abyssine,
tranchant si vigoureusement sur son entourage, et
vivifiée au sein de l’Orient par un rameau du christianisme,
cette source civilisatrice de l’Occident
du monde ; dans ce fait, dis-je, il y avait un de ces
rares phénomènes dont l’étude attentive peut jeter
quelque jour sur la philosophie de l’histoire. C’est
une grande idée, déjà émise par l’un des hommes
les plus profonds de ce temps-ci, que d’assimiler
les phases d’une civilisation à une série convergente
, dont chaque terme se déduit du précédent
; mais, en admettant cette belle vérité, il
reste, comme difficulté capitale, à circonscrire nettement
chacun de ces termes, et à trouver pour cela
une mesure assez certaine dans les sociétés d’Europe,
incessamment travaillées deceProtée qu’on
nomme progrès. Or, qu’est l’Abyssinie, considérée
à ce point de vue, sinon un terme constant,
invariable, de la grande série? l’Abyssinie q u i, à
notre connaissance, est restée quinze cents ans
dans des conditions permanentes de civilisation ;
l’Abyssinie qui n ’a rien appris , pas même les erreurs
, et qui n ’est demeurée corps national que
par la seule vertu de cette faculté donnée par la
Providence à l’homme, la sociabilité : ne verra-
t-on pas là un de ces cas exceptionnels qu’il est
bien plus utile de caractériser que de discuter
des origines nébuleuses, ou une chronologie arbitraire
, ainsi que se sont efforcés de le faire
mes devanciers en Abyssinie, 'gens qui ont usé
à cette tâche ingrate les plus beaux talents avec
une conscience irréprochable.
Je n’aurai certes d’autre honneur à réclamer
que l’initiative dans cette nouvelle manière d’envisager
la question, bien convaincu que je suis de
mon insuffisance pour la traiter comme elle mériterait
de l’être : le cadre de cet ouvrage ne m’aurait
d’ailleurs pas permis les développements
nécessaires. Je me suis donc borné à quelques
considérations générales, sur l’histoire et la nation
abyssines, et j’en ai fait la matière de cette introduction,
laissant à d’autres, disposant de plus de
talent et de latitude, le soin d’exploiter à loisir
cette mine féconde.
Aux personnes qui me contesteront l’utilité
d’un pareil point de v u e , je. répondrai que ce
travail n’est point entièrement un hors-d’oeuvre,
et qu’on y trouvera beaucoup de choses qui entrent
ordinairement dans le cadre d’une relation
de voyage. On pourra en juger par l’exposition
du plan que j ’ai suivi.
Il y a dans toute société, comme dans toute
matière qui a vie, deux ordres de choses distincts,
quoique étroitement solidaires, l’organisation et le