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et en actions de grâces : la croix et le livre saint
y avaient été apportés. L’alaka Kidona Mariam s’y
rendit avec les debteras et leur fit faire une espèce
de répétition de la scène qui allait avoir , lieu. Ces
apprêts terminés, on fit évacuer la foule qui encombrait
les abords du pavillon où siégeait l’aboune
en grande pompe, assis sur un sopha. Bientôt
on vit s’avancer sur deux lignes le clergé ayant en
tête son alaka ; ils donnèrent à l’aboune le livre
saint à baiser, et lui présentèrent aussi plusieurs
croix descendues miraculeusement du ciel, au dire
des Abyssins. Les debteras prirent alors de la main
droite un petit instrument appelé tsen a tse l1, avec
lequel ils battirent la mesure, en entonnant un cantique
d’actions de grâces. Ils frappaient aussi du pied,
et prenaient diverses poses qui donnaient à cette danse
un caractère grave et solennel. La musique , pauvre de
notes comme le chant chinois, finissait cependant, à
cause de l’ensemble et de la beauté des voix, par produire
sur tous les spectateurs une impression religieuse
qui, pour moi, avait un remarquable parfum
d’antiquité.
Après le premier cantique, les debteras, abandonnant
le triangle, marquèrent la mesure avec des bâtons
à crosse. Un d’entre eux se suspendit au cou un tam1
II est fait d’alliage de cuivre et d’argent, et consiste en deux petites
branches de deux pouces de longueur, servant de montant à une autre,
mobile comme le battant d’une clochette, et qui vient frapper sur une
quatrième soudée transversalement aux deux premières. Cet instrument
donne le même son que le triangle.
bourin, dont il battait les deux faces avec les mains.
Le mouvement devint plus vif, et l’alaka Kidona
Mariam s’animait avec le crescendo de la musique. Au
moment de terminer, l’homme au tambourin redoubla
de force, et se promenait devant le rang des chantres
avec force gestes jouant l’inspiration.
On ne saurait se faire une idée de la foule qüi arrivait
alors d’Adoua et de tous les environs. A la nuit tombante,
des feux s’allumèrent de tous côtés dans la
plaine, car chacun s’apprêtait à y camper pour se joindre
le lendemain au cortège de l’aboune, et lui faire
une entrée triomphale dans la capitale du Tigré. Cette
foule, qui pendant toute la journée avait été dans un
bourdonnement continuel, fit un grand silence vers
les 7 heures. C’était le moment du repas, sérieuse
occupation que ne néglige jamais un Abyssin. Le bruit
ne recommença que lorsque les debteras s’établirent
dans la tente pour y chanter leurs prières.
On se mit en marche à la pointe du jour. Plusieurs
seigneurs parmi lesquels on remarquait le nébrid, ou
gouverneur de la province d’Axoum, étaient venus
avec leurs troupes pour recevoir le patriarche. La joie
était universelle et s’exhalait en cris prolongés. C’est
que tant d’espérances s’étaient réveillées ,à l’arrivée de
cet homme, que, si fier qu’il fût de son importance,
il ne pouvait encore se l’imaginer telle qu’elle était, et
malgré ses grands a irs , il me paraissait tout à fait au-
dessous de sa position. Sans compter la masse du
■peuple qui aspirait au moment d’être relevée de ses
plus gros péchés, les parents, les amis des victimes