
Cette défection subite a amené à la fois un grand
trouble et un grand vide dans l’armée du Semiène. Il
est à craindre que la paix du Tembène et de l’Enderta
n’en soit gravement ébranlée; car il semble qu’Oubié
ne puisse maintenir son autorité dans ces provinces
sans s’y concilier le peuple. Dans ces conjonctures il a
fait un pont d’or à Guébra Rafaël, pour l’engager à
faire sa soumission ; l’offre du gouvernement de la province
du Gueralta et d’une partie de celle du Tembène
a paru à celui-ci une garantie suffisante pour oser
s’aventurer dans la tente d’Oubié. Tu vas voir quel
piège lui était tendu.
Oubié donne un festin à tous les chefs des provinces
situées au nord du Ouéri. Vers la fin du repas, il fait
servir un flacon d’hydromel à Guébra Rafaël, et un
autre au choum TembèneSahalo. Ce dernier est un de
ses plus dévoués partisans et il est brouillé depuis longtemps
avec Guébra Rafaël ; puis Oubié les engage à se
réconcilier et à boire à leur mutuelle santé. Guébra
Rafaël accepte, et vide son flacon en protestant que
toute rancune est morte dans son âme; mais aussitôt
Sahalo brise le sien et jure qu’il ne boira jamais
avec un homme souillé de brigandages. C’était sans
doute le dénoûment prévu sinon préparé par Oubié,
qui comptait que les résultats de ce défi seraient à
l’avantage de Sahalo, dont la réputation de force et de
courage était célèbre. Mais Guébra Rafaël, quoique
prompt comme la poudre, sentit probablement le
piège, car il ne répondit à cette insulte que par une
nouvelle protestation de son dévouement ; cependant il
accompagna ces humbles paroles d’un regard qui disait
assez à son adversaire que sa provocation était acceptée.
Oubié prit alors la parole et les congédia en leur disant
que puisqu’il avait fait de vains efforts pour les
réconcilier, il leur permettait de vider leur querelle
par les armes. Les choses en sont là ; nous verrons,
d’ici à quelque temps, comment elles finiront.
Ce mois-ci est fertile en épisodes. A peine le public a-
t-il eu fini de jaser sur le compte de Guébra Rafaël, qu’un
événement plus grave est venu faire le sujet général
des conversations. Une misérable intrigue de femme a
failli renverser de fond en comble l’édifice politique
que le chef du Tigré élève si péniblement depuis quelques
années. Sa maîtresse favorite s’étant abandonnée
à l’un des officiers de sa co u r, et craignant, pour les
suites trop évidentes de cette liaison, le courroux de
son maître, a pris le parti de l’empoisonner. Les premières
atteintes se sont manifestées avec une telle violence
qu’on a dû désespérer des jours d’Oubié; et les
chefs tigréens, qui ne supportent son joug que par
la force de la nécessité, ont senti se réveiller un moment
l’espoir de l’indépendance; mais cet espoir a été
de courte durée : avec cette force de caractère que tu
lui connais, Oubié, sentant les premières atteintes du
poison, s’est fait froidement apporter une pipe qu’il a
remplie de racines sèches, dont il paraît qu’il aurait
seul le secret, puis ouvrant son audience il a entretenu
tranquillement ses ministres des. affaires publiques
: quelques heures après, l’armée était rassurée
' sur la vie de son chef. Oubié a noblement et plus po