
ferme pour apporter de l’eau dans des outres, du lait
dans des jattes en osier, des moutons, des poules, etc.,
le tout à des prix très-modérés. En me rendant le
matin au débarcadère, j’eus lieu de remarquer un
singulier usage; je vis deux ou trois individus portant
des paquets de feuilles de palmier, qu’ils distribuaient
à tout nouveau survenant. J’en demandai la
raison, et l’on me répondit que chacun, en vaquant à
ses affaires, allait tresser une natte avec ces feuilles, et,
en s’en retournant, la remettrait à celui qui les lui
avait données, le tout gratis bien entendu. Cousues
ensemble, ces nattes forment le revêtement des maisons,
et les habitants n’ont pas d’autre manière de se
les procurer : on voit que ceci est assez dans le goût
des principes fouriéristes.
Le lendemain de mon arrivée, j’allai rendre visite au
naïb d’Arkiko avec le commandant en second du bâtiment
de l’Ile-de-France. Le gouverneur m’avait prêté
sa mule et mon compagnon montait celle de l’aga;
deux soldats nous servaient d’escorte, et un domestique
portait mon narguilé : j ’étais, comme on le voit,
traité en grand seigneur.
Dokhono, ou Àrkiko est une ville assez grande et
dont la population est encore nombreuse, malgré les
ruines qui attestent sa déchéance. Aussitôt arrivés,
nous fûmes introduits chez le naïb, que nous trouvâmes
sous une espèce de hangar recouvert en paille ; vieux
et impotent, il était étendu sur un lit formé par des'
lanières entrelacées ; une toile de coton fort malpropre
lui servait d’unique vêtement. Tel était l’appareil déployé
par le chef d’une population de soixante mille
âmes. Sa physionomie annonçait l’intelligence, mais
sans dignité, et son avarice sordide s’y peignait en
lignes crispées. Cependant, malgré sa peau noire, ses
traits étaient réguliers, et son crâne conformé comme
celui d’un Européen. C’est à peine si je pus en tirer
quelques mots, et nous nous rendîmes presque aussitôt
chez son fils aîné qui nous fit fournir une collation
, avec tout le luxe dont la ville de Dokhono était
susceptible. Grâce aux abominables épices dont la
cuisine abyssine était assaisonnée, cette politesse nous
coûta bien des larmes. Dieu préserve à jamais mon
plus cruel ennemi d’un pareil festin ! Nous essayâmes
du lait pour antidote; on nous l’apporta fumé à la
mode du pays. Après avoir subi cet agréable repas,
il fallut visiter les jardins. On décorait de ce nom des
enclos de quelques mètres carrés, plantés de légumes
et de cotonniers. La terre en serait productive si elle
était suffisamment arrosée; mais le soleil des tropiques
a bientôt absorbé les quelques gouttes d’eau
qu’on y jette chaque jour.
Je repris à cinq heures la , route de Messoah, peu
édifié de cet avant-goût des félicités abyssines. Je
passai la journée du lendemain à régler nos chronomètres
et à faire quelques observations météorologiques.
La chaleur était accablante, même pendant la
nuit ; le matin seul amenait un peu de fraîcheur : alors
seulement je commençais à m’endormir, mais presque
aussitôt j’étais réveillé par le chant des marchands
gallas qui demeuraient avec moi. Ce chant religieux,