
mentait ; et le lendemain nous nous arrêtâmes après
le déjeuner pour ne repartir que le soir, à la fraîcheur.
Quelques-uns de nos porteurs se mirent à laver
leur linge en chantant; car tous étaient d’une
grande gaieté de se voir au terme d’une course aussi
fatigante. Vers le soir, le chasseur et mon drogman
partirent de leur côté; j’allai du mien, avec M. de
Rhodes, faire une petite excursion. Quelque temps
après, nous vîmes accourir le chasseur tout effrayé
qui nous cria de loin qu’un lion s’approchait. Nous
rebroussâmes chemin sans plus nous enquérir, car
le chasseur n’avait son fusil chargé qu’à plomb, et je
n’étais nullement armé, non plus que M. de Rhodes.
Cependant le chasseur, qui courait toujours, nous eut
bientôt rattrapé, et ce fut alors seulement que nous
nous aperçûmes qu’il n’était pas suivi de mon drogman :
il nous dit que celui-ci l’avait quitté quelques instants
auparavant. Nous nous empressâmes de nous rendre
à notre campement espérant l’y trouver; mais il n’était
point rentré. Nous nous mîmes alors à l’appeler avec
force. N’entendant aucune réponse et ne le voyant pas
venir, je fus saisi d’une vive inquiétude; je partis à sa
recherche avec cinq domestiques armés de lances;
j ’avais le fusil du chasseur, cette fois chargé à balles :
nous fîmes une battue dans les environs, e t, au bout
d’une heure, n’ayant pu découvrir aucune trace du
pauvre Gabrioud, nous reprîmes le chemin du camp,
le coeur serré, et tressaillant à l’idée qu’il ne fût pas
revenu. On n’en avait pas de nouvelles.L’alarme gagna
tout le monde, et sur-le-champ domestiques et porteurs,
malgré la fatigue, se précipitèrent dans toutes
les directions, les larmes aux yeux. Rien qu’un silence
profond répondit à leurs appels. Il faisait nuit close!
une seule espérance nous restait, c’était que notre
drogman eût été fait prisonnier par les Chohos, que
son fusil pouvait avoir tentés. Je dépêchai l’un des
guides avec un de mes domestiques, avec ordre de
parcourir les villages environnants, et de promettre en
notre nom de beaux présents à quiconque me ramènerait
mon interprète mort ou vif.
Je fis déposer les bagages sur le revers de la montagne
et allumer des feux tout autour. Une pluie abondante
venait de commencer ; mais nous étions trop
tristement préoccupés pour nous en apercevoir; chacun
se demandait : Où peut-il être? n’osant pas encore
s’avouer, chose affreuse ! que notre compagnon
eût servi de pâture au lion. Peu à peu, cependant,
nos propres pensées nous ramenèrent à l’horreur de
cette nuit, dont l’obscurité lugubre convenait bien à un
deuil. Le tonnerre grondait au loin d’une manière funèbre;
tout à coup il fut couvert par la voix grave du
lion qui vint retentir à quelques pas de nous. Pour
cette fois le bavardage des Abyssins fit place au silence,
le dhagrin à la peur. Je m’emparai d’une lance
et me plaçai en avant avec ceux de mes gens qui,
comme moi, étaient armés; d’autres jetaient des tisons
enflammés au lion qui s’était avancé à moins de
dix pas de nos feux, pour se désaltérer à la source.
Un instant nous vîmes ses yeux luire dans l’ombre
comme deux torches; puis il se retourna, et descen