
cette unique chambre à coucher un assemblage assez
hétérogène ; car elle contenait tout à la fois mon hôte,
sa femme et ses deux filles, moi et mes domestiques
abyssins, puis, outre nos mules, un cheval et un baudet.
Cette espèce d’arche de Noé était donc ensevelie
dans le plus profond silence, lorsqu’elle retentit tout
à coup de cris et de gémissements. Bientôt ce fut un
bruit à tout rompre. Il fallut qu’on ravivât le feu pour
en connaître la cause. Ce n’était qu’une des jeunes
filles possédée du bouda, ou si l’on veut du démon.
On entoura le lit de la malade : deux personnes essayèrent
de contenir les violents soubresauts du diable,
pendant que les plus savants coururent chercher des
remèdes. Quelques-uns se tenaient dans une quiétude
intempestive; j’étais de ce nombre; car, à vrai dire,
personne ne redoutait moins que moi les suites de cette
crise nerveuse, et je savais bien que le diable finirait
par déloger. L'es remèdes ne tardèrent pas à arriver. On
en fit prendre à la possédée de toutes manières et par
toutes les voies, par le nez, par la bouche, par les
oreilles. On la frictionna, on la tapa, on la secoua si
bien que, les remèdes aidant, je commençais à avoir
des craintes sérieuses pour la pauvre fille, qui n’en
continuait pas moins à se livrer à de magnifiques contorsions
de damné. Quelques instants après cependant
elle répondit aux interrogations que nécessite en pareil
cas l’exorcisme, et il devint évident pour tout le
monde que le diable faiblissait. Alors on prépara un
gâteau de cendre qu’on cacha avec soin et qu’on lui
dit d’aller chercher; la promptitude avec laquelle elle
sut en trouver la piste me fit soupçonner que là gisait
la moralité de l’histoire. Elle revint en effet tranquillement
manger le gâteau dans son lit. Dès lors tout
était fini; le diable avait quitté la partie, et chacun
alla reprendre la sienne dans son lit respectif.
J’espérais que mes paroles agiraient sur l’esprit
d’Oubié, et je ne fus pas trompé. En effet, quelques
jours après, il me fit appeler au camp, et me demanda
si je consentirais à retourner en France pour y porter,
de sa part, au roi des Français une lettre où il lui offrait
son amitié et un traité de commerce avec l’Abyssinie.
Je demandai quelques jours pour réfléchir à cette proposition
et prendre l’avis de mes compagnons de
voyage; et je revins à Adoua où je tins conseil avec
MM. Petit, Dillon et Sapeto. Ils furent tous d’avis d’accepter,
mais en demandant au préalable une concession
pour la France. Nous examinâmes alors de quelle
nature elle devrait être , en raison du traité de commerce.
Nous rappelant qu’en \ 809, M. Sait avait eu
pour mission de demander au ras Ouelda Sallassé la
baie d’Amphilah, nous pensâmes que cette position,
autrefois le siège d’une ville de commerce très-florissante,
et à la portée de la plaine Hédalou, déserte
aujourd’hui, mais qui voyait fleurir autrefois toutes les
cultures des pays inter-tropicaux, nous pensâmes,
.dis-je, qu une pareille localité, qui d’ailleurs, comme
principal avantage, aurait celui de n’être qu’à une journée
de marche de la plaine de Sel, serait convenable en
tout point pour faire de la place un comptoir, et nous résolûmes
d’en faire la demande conditionnelle à Oubié.