
était pour lui comme celui d’une résurrection. Je lui
donnai le bras, à l’aide duquel il put marcher jusque
chez M. Chédufau; un peu de force lui revint même pendant
ce trajet, et quand nous fûmes arrivés, il voulut, au
lieu de se coucher, nous tenir compagnie et s’asseoir au
milieu des convives. « J’ai plutôtbesoin, nous dit-il, de
toniques moraux que de remèdes physiques; la nostalgie
me tue encore plus que la fièvre ; un quart
d’heure de conversation en français me fera plus grand
bien que toutes les drogues du monde. » C’était un
homme fin et spirituel, dans les regards duquel la maladie
n’avait pas éteint entièrement la maligne pétulance
qui fait le fond du caractère national. Pendant
qu’il nous racontait ses voyages, je me pris involontairement
à considérer cette tête belle et intelligente,
qu’on voyait encore toute jeune à travers ce masque
hideux que compose la souffrance de l’âme et du corps;
car rien n’attache le coeur et le serre comme le spectacle
de la jeunesse aux prises avec la mort; et à
bien regarder M. Dufey, la fraîcheur d’un sourire,
l’éclat d’un coup d’oeil venaient assez témoigner que
s’il mourait, c’était à son corps défendant. Nous étions
tous plus tristes que lu i, car tandis qu’il se ravivait à
l’espérance de revoir bientôt la patrie, nous qui la quittions
à peine, nous ne pouvions nous empêcher de
songer, par un retour inévitable de l’égoïsme humain,
qu’un sort pareil au sien nous attendait peut-être. Justement
M. Dufey revenait d’Abyssinie; il est vrai de
dire que ce n’est pas ce pays qui avait été fatal à sa
santé, et qu’après l’avoir traversé dans sa longueur
jusqu’à Tedjoura, il s’était embarqué pour Moka, d’où
il avait voulu faire une excursion dans le pays de Sana :
c’est là qu’il avait pris les germes du mal qui le consumait.
M. Dufey nous donna quelques précieux renseignements
sur l’Abyssinie; c’est lui le premier qui nous
dépeignit Oubié, le chef tigréen, comme un des
hommes les plus remarquables de son pays. Pendant
le peu de jours que cet intéressant voyageur resta à
Djeddah, M. Petit lui prodigua ses soins, et dès
le lendemain de son arrivée, grâce au traitement habile
du docteur, une amélioration sensible s’était manifestée
dans son état; mais le désir d’une parfaite
guérison ne put l’emporter chez lui sur l’impatience
du retour, et, sitôt qu’il crut pouvoir supporter le
voyage, il retint une place sur une barque arabe en
partance pour Cosseïr.Nous ne le quittâmes que sur le
rivage, en l’accompagnant de tous nos voeux. Nous-
mêmes, quelques jours après, nous frétâmes une barque
arabe pour Messoah au prix de quarante thalers.
Nous étions restés quinze jours à Djeddah. C’était,
plus longtemps que ne l’exigeait notre mission, et que
nous ne l’aurions voulu; mais nous avions notre excuse
dans l’accueil bienveillant dont tous les Européens
étaient honorés sous l’administration de Méhémet Ali.
Déjà ce grand homme, dont le rôle civilisateur n’est
pas encore convenablement apprécié, leur avait aplani
les difficultés des excursions en Arabie, et plusieurs
d’entre eux, et notamment M. Chédufau, avaient recueilli
des observations à l’aide desquelles il devenait