
lité. C’était un beau vieillard à longue b a rb e , au
front développé, au sourire rusé et faux; sa femme
était une abyssine, noire comme du ja i, dont la robe
était aussi noire que la peau et la tête aussi beurrée
que la robe; mais elle avait de beaux traits, la démarche
noble, la voix douce, et la physionomie spirituelle.
Elle me fit servir à dîne r, et comme deux semaines
de séjour en Abyssinie étaient loin de m’avoir
gâté à l’endroit gastronomique, je m’accommodai parfaitement
de la cuisine arménienne.
Le soir, j’allai voir M. Sapeto, missionnaire lazariste
, que j’avais rencontré au Caire, et avec qui j ’avais
voyagé sur le Nil. Venu en Abyssinie pour y prêcher
le catholicisme au moment même où l’on venait de
congédier la mission protestante, il avait su, malgré
cette circonstance défavorable, se concilier l’affection
du peuple et des chefs. En ce moment je ne pouvais me
défendre d’une sorte de respect et d’admiration pour
le zèle et le courage de ce prêtre qui s’était volontairement
soumis aux plus dures privations. En comparant
la vie périlleuse et austère de ces sublimes pauvres
avec les résultats que les missions ont obtenus
dans les pays sauvages, on peut juger de quelle force
est doué ce sentiment religieux qui sait inspirer de
pareils dévouements; car à peine, depuis six mois,
M. Sapeto avait-il pu se procurer l’orge qui faisait sa
seule nourriture.
Nous causâmes longtemps avec la chaleur et l’effusion
de deux vieux amis. Le lendemain nous nous
rendîmes chez Ato Ouessan, gouverneur d’Adoua, auquel
je voulais demander une escorte pour me rendre
à Haramat, où le dedjaz Oubié tenait son camp. Le
gouverneur allait partir lui-même pour se rendre auprès
de son maître, à une convocation générale des
chefs, et sa porte était fermée à la foule des courtisans
et des solliciteurs; mais notre qualité d’étrangers
nous fit admettre, et nous ne tardâmes pas à être
présentés à Ato Ouessan et à l’Oizoro Semrètte, son
épouse, ou plutôt sa compagne, car Ato Ouessan avait
reçu une grave atteinte aux droits de l’homme; son
histoire est assez curieuse pour trouver place ici, la
voici en peu de mots :
Fils aîné du f i t aorari Guebra Amlak, il avait dû
succéder à son père dans sa charge, mais s’en était
vu déposséder au profit de ses deux frères cadets par
les intrigues de leur mère, la seconde femme de Guebra
Amlak. Lors de l’avènement d’Oubié, son intérêt
personnel l’emportant sur l’amour de la patrie, il
s’était rangé du côté des Amarahs ; c’est dans leur camp
qu’il fit la connaissance d’Oizoro Semrette, courtisée
à la même époque par dedjaz Ouelda Jésous, oncle
d’Oubié* Il paraît qu’Ato Ouessan, l’un des plus braves
chevaliers de son pays, était aussi dans son temps un
vert galant qui rencontrait peu de cruelles : il va sans
dire que l’Oizoro Semrette agréa ses hommages. Mais,
par une malencontreuse nuit, le dedjaz Jésous, sur les
brisées duquel il était allé si grand train, s’empara du
galant, et, sans pitié, le fit mettre hors d’état d’inquiéter
les jaloux. En Abyssinie, du reste, pareil accident est
la moindre des choses : notre gouverneur n’en était ni