
Au bout de deux heures on atteignit ia première
étape, et les tentes furent dressées. Comme nous avions
marché à peu de distance d’Oubié, nous nous arrêtâmes
en même temps que lu i, et il nous fit appeler
pour nous congédier. Dans cette entrevue, il fut
très-avenant, et me donna une mule; en nous séparant,
il m’engagea à ne pas quitter les environs
d Adoua, et à le venir voir dans Y Agamé, après la saison
des pluies.
Nous rentrâmes à Adoua au moment où un chef
du Ouolkaïte, nommé Godjo Orégna, y passait avec
sa troupe, pour rejoindre l’armée d’Oubié. Ce chef
vint trouver Petit, sur la foi de sa réputation médicale,
pour le prier d’entreprendre la guérison de son
fils, atteint depuis longtemps d’une maladie que les
praticiens du pays avaient jugée incurable. Entre autres
témoignages de sa reconnaissance, il nous promit de
nous faire assister aux grandes chasses à l’éléphant, à
la girafe, au buffle, et de nous servir dans toutes
choses qui pourraient piquer notre curiosité de voyageurs.
Petit demanda à voir le malade, et son père
l’amena le lendemain. Ce n’était rien moins qu’un cas
de lèpre, affection fort commune dans certaines parties
de l’Abyssinie, surtout dans celles où les colonies
juives paraissent avoir plus spécialement établi
leur résidence. Elle a trois périodes; dans le sujet
actuel, elle n’était arrivée qu’à la seconde, celle qui
est caractérisée par des taches blanches à la peau.
Notre docteur conçut quelque espérance de sucéès
que je ne partageais point, quand je lui entendis interdire
au malade l’usage de l’eau-de-vie et de l’hydromel
; car ce garçon de vingt-quatre ans avait précisément
cherché une consolation à son malheureux
état dans l’ivrognerie. Cependant il jura, par l’excommunication
, de s’abstenir de boissons fermentées pendant
huit jours; et son domestique, autre ivrogne, se
fit garant du serment de son maître, protestant qu’il
aimerait mieux boire sa ration que de le laisser succomber
à la tentation, chose que nous n’eûmes pas
de peine à croire1.
Nous reçûmes aussi la visite d’un homme du Choa,
qui nous donna quelques renseignements sur l’ambassade
anglaise envoyée à Sahalé Sallassé, dont on
m’avait déjà parlé. Elle était, à ce qui paraît, composée
de personnes distinguées, et s’était fait accompagner
d’une vingtaine de soldats pour en imposer.
Les Abyssins en appelaient le chef commandeur, et
désignaient les autres par des sobriquets tirés de leurs
physionomies : c’est ainsi que le médecin était un gros
rouge. 11 paraît que le drogman volait à celui-ci ses pilules
I les distribuait, en son nom, avec libéralité, et
tuait pas mal de syphilitiques, ce qui ne tendait rien
moins qu’au dépeuplement de l’empire ; de sorte que
Sahalé Sallassé avait été obligé de lui interdire l’exercice
de la médecine. L’expédition avait la réputation
d’être riche ; on disait qu’elle répandait l’or à poignées.
Cependant, si elle était dans les bonnes grâces du roi, qui
' Voir le traitement dans les Observations médicales de M. Petit,
à la fin du deuxième volume.