
grande utilité. Ce ne fut que lorsque le pasteur du village
, qui savait la langue amaréénne, vint de son côté
pour apaiser ses ouailles, qu’il put s’entendre avec ce
soldat, et faire comprendre aux habitants que nous
étions les amis du roi, qui serait furieux s’il apprenait
qu’on se fût opposé à notre passage. La paix fut donc
faite, et nous couchâmes dans ce villàge, où nous
prîmes aussi le lendemain de nouveaux guides pour
nous mener à l’endroit de la chasse des éléphants. Ces
guides nous firent bien observer que c’était trop tôt
nous aventurer dans une contrée malsaine. Nous eûmes
quelques instants d’hésitation ; mais il n’était plus
temps de reculer, et le lendemain nous étions au village
de Rorote, à deux lieues du Mareb. C’est là que
nous établîmes notre quartier général. Ce point était assez
élevé au-dessus du niveau de la rivière,, et marquait
la limite des derniers villages abyssins. De là nous
dominions toute la province du Séraé, et nous pouvions
suivre de l’oeil le Mareb'jusqu’à l’endroit où il
se rapproche du Taccazé, vis-à-vis la province du
Ouolkaït, et où ces deux rivières semblent faire leur
jonction.
« Nous passâmes une journée tout entière à nous
établir au village de Rorote ; le lendemain, nous fîmes
porter notre tente sur les bords de la rivière. Avant d’y
arriver nous traversâmes des forêts de bambous extrêmement
élevés, où le chemin a été frayé par les éléphants
: sauf par cette voie, il est impossible d’y circuler.
Souvent les chasseurs la choisissent pour lieu
d’attaque. Un piéton se cache dans les bambous ; un
cavalier se laisse poursuivre par l’animal, et l’amène
ainsi à portée du piéton, qui lui coupe le jarret de
derrière.
« Notre exploration dura quinze jours, pendant lesquels
nous commîmes l’imprudence de coucher au
bord du fleuve, au lieu de remonter, comme nos
guides, chaque soir, sur les hautes terres. Nous
fûmes assez peu réfléchis pour nous baigner continuellement
dans une eau fangeuse et pleine de roseaux.
« Dillon avait fait un riche butin ; moi, je désespérais
de rencontrer désormais ni éléphants, ni antilopes, ni
rhinocéros. Notre séjour n’avait plus de b u t; nous
nous décidâmes à revenir.
« Hélas ! nous ne rapportions pas seulement des
collections précieuses, mais encore la mort dont nous
avions pris le germe, et qui, sur ces bords funestes,
garde les merveilles de la na tu re , comme le dragon
des Hespérides.
« Dès le lendemain de notre départ, l’invasion du
mal se déclara par d’intolérables douleurs de tête.
Je fis sans succès une saignée à Dillon et une à
moi-même. A peine arrivés à notre maison d’Aver
Semakha, nous prîmes le lit, et l’on vint nous
prévenir que dix de nos gens étaient frappés comme
nous.
« Je passai la nuit sans connaissance, et lorsque je
revins à moi, j ’aperçus le malheureux Dillon qui s’était
traîné jusqu’à mon lit pour mè demander une saignée,
que mon extrême faiblesse ne me permit pas de