
commençons par les Anglais dans cette esquisse rétrospective.
Les obstacles qu’ils ont rencontrés et cherché à
vaincre Venaient surtout des petits princes indépendants
leurs voisins, qui passent leur vie dans l’intrigue
et n’ont jamais cessé de leur faire une guerre
souterraine insaisissable, guerre contre laquelle ils
se seraient épuisés en vains efforts s’ils eussent
voulu en démêler les fils, prouver ensuite l’hostilité
de ces princes et les combattre à armes loyales. Force
leur a été de leur opposer les mêmes moyens;
c’est à cette condition seulement qu’ils pouvaient
assurer leur domination sur leurs conquêtes primitives
: puis, pouf en finir avec la duplicité indienne
qüi les tenait dans une incertitude continuelle, ils se
sont affranchis de toute réserve et ont ouvertement
employé des moyens que réprouvent la morale et
le droit international, pour déposséder ces petits
chefs déloyaux et déprédateurs. Il est bien éloigné
de ma pensée d’absoudre les Anglais des reproches
qu’on a adressés à leur politique dans l’Inde pour se
rendre maîtres de plusieurs principautés; mais il m’est
impossible de ne pas convenir que, pour les posséder,
il leur était impossible d’agir autrement. Nos idées
morales et politiques ne sont point à l’usage des Asiatiques,
et c’est justement parce que nous apprécions
les choses qui les concernent à notre point de vue
et jamais au leur que nous nous trompons si souvent.
Ces peuples se font un jeu de toute loyauté, des traités
et des serments les plus sacrés, et tous ces Radjahs, ces
Emirs dépossédés de leurs États, étaient autant de
tyrans courbant leurs administrés sous un joug de
fer. On s’apitoie bien moins sür leur sort quand on les
a vus à l’oeuvre, ou bien quand on a vécu sous leurs
lois. Qu’il soit regrettable que les Anglais aient seuls
mission de leur Succéder, en raison de l’extension
effrayante qu’en prendra leur puissance, qui pèse
déjà sur tout.l’univers, je suis loin de contester cela;
mais il faut alors traiter la question sous ce point de
vue et s’abstenir de pousser les hauts cris pour
plaindre ces princes indiens sanguinaires et spoliateurs,
vrais fléaux de l’humanité, pour la plupart
exerçant un pouvoir usurpé et conservé par une série
de crimes. Dire que les Anglais pourraient peut-être
faire pour leurs sujets d’Asie plus qu’ils n’ont fait jusqu’ici
quant à l’amélioration matérielle de leur existence,
ce ne serait rien hasarder; mais quant aux
moyens à employer pour obtenir leur transformation
morale, c’est un point discutable. Pour bien s en
rendre compte, il faudrait avant tout peser les conséquences
résultant de revirements opérés sans transition
parmi tant de populations de moeurs et d’origines
différentes. Des mesures trop hâtives de transformation,
qu’un grand nombre de personnes de
bonne foi ont pensé devoir assurer leur bonheur, ne
feraient peut-être que les étonner et provoquer des
bouleversements dont on s’épargnera les tristes résultats
en attendant tout du temps, de la patience et des
bons effets de l’application persévérante et judicieuse
des principes d’un gouvernement mixte, faisant succéder
progressivement les règles rationnelles et vivifiantes
du système européen aux tendances toujours