
trouvant plus de place dans la tente, s’étaient, pour
ainsi dire, juchés sur mon dos et sur mes jambes,
pour voir comment je mangeais et savoir si les
organes fonctionnaient chez moi comme chez eux.
Je ne pus faire mon modeste repas qu’en tenant mon
assiette à la hauteur du menton, car sans cela ils
l’auraient mise en pièces. Quelques-uns de ces gueux
avaient retiré leurs chemises et secouaient leur vermine
sur mon feutre. L’un d’eux, ayant pris un pou
énorme, poussa une exclamation de joie indicible en
l’apportant sur le bout de son doigt jusque sous
mon nez, afin de me rendre juge de la beauté de sa
race; l’insecte, probablement mécontent d’avoir été
tiré de son nid, fit un bond et s’élança dans mon
assiette. Je fus peu satisfait de l’aventure et m’en
plaignis assez vivement en invitant mes gênants
visiteurs à se retirer et à me laisser un moment
tranquille; mais ils prirent assez mal la chose, et me
représentèrent qu’il n’y avait pas matière à se fâcher
parce qu’un innocent ovipare avait fait excursion
dans mon ragoût. « Le pou, me dirent-ils, est
« l’ami de l’homme ; un Afghan en a toujours une
« centaine sur le corps ; il les expulse non pas parce
« qu’ils sont impurs, comme vous le dites, mais sim-
« plement parce que les démangeaisons qu’ils provo-
« quent sont désagréables, pourtant tel est le penchant
« de ces insectes pour la race humaine qu’ils revien-
« nent toujours nicher sur elle. » C’était un grand
diable à mine rébarbative qui me tenait ce langage, en
affirmant qu’il n’y avait rien à y répondre. Il fit
suivre sa péroraison d’une sortie furibonde contre les
Frenguis (Européens), en disant que j’étais bien heureux
d’être accompagné par des gens de Yar-Méhémed-
Khan, parce que sans cela il m’aurait rnis en pièces;
puis, avec cette présomptueuse jactance habituelle
aux Afghans, il me fit un pompeux et emphatique
éloge de ses hauts faits, me parla des Anglais qu’il
avait tués, de ceux qu’il espérait égorger encore,
et termina en disant que, si on ne leur opposait pas de
canons, les Afghans ne feraient qu’une bouchée de
l’Inde et que, de là, ils passeraient dans le Frenguis-
tan (Europe), où ils nous feraient tous esclaves et
nous ramèneraient chez eux liés comme des enfants!
Chemchiri adam estim! « Nous sommes des sa-
breurs ! » ne cessait-il de répéter, et dès qu’un Afghan
a lâché ce mot, il croit avoir tout dit, tout prouvé, et se
figure qu’avec des paroles la conquête de l’univers lui
est assurée. Je pensai qu’il n’y avait rien de bon à gagner
en tenant tête à ce fier-à-bras, et j ’opposai le calme
le plus complet à toutes ses bravades: je lui représentai
tranquillement que j ’étais Français, et j’essayai de lui
faire comprendre que puisqu’il y avait autant de différence
entre moi et un Anglais qu’entre lui et un Pe rsan,
je n’avais en aucune façon mérité la haine qu’il
faisait peser sur les Européens engénéral, uniquement
parce que sa nation avait eu à se plaindre du gouvernement
britannique des Indes. En lui donnant cette
explication, j ’évitai d’employer des propos blessants et
m’efforçai de lui faire croire quelle haute opinion
j’avais conçue de Sa bravoure. Enfin, avec un peu
d’adresse, je finis par dissiper l’orage qu’un malencontreux
insecte avait provoqué.