
rent encore davantage dans l’idée que j’avais du
désir secret de Yar-Mëhémed-Khan de se rendre
agréable aux Anglais, afin de les intéresser en sa faveur
dans ses différends avec la Perse et le Kandahar;
car, bien que Français, il espérait que je leur répéterais
ce qu’il avait fait pour moi, et que je les amènerais
ainsi à un retour bienveillant à son égard. Il
y avait assez nombreuse société chez le Yézir-Saheb
pendant cette visite. Le Kazi Méhémed - Osman,
Mirza-Nedjef, l’Ékim-Bachi, Mirza-ibrahim-Khan et
l’Athar-Bachi, ancien confident de Kamràne, étaient
les seuls que je connusse. Après mon retour dans la
tente, et la nuit venue, le Vézir m’envoya un confortable
dîner, lequel fut absorbé en un clin d’oeil par les
visiteurs du Serdar, q u i, alléchés par cette bonne
aubaine, se rendirent en grand nombre à notre campement.
Le 17 novembre, je rentrai dans la ville, après
nonobstant le choléra, en avoir obtenu l’autorisation
de Yar-Méhémed-Khan. Un petit mouvement de vanité
poussa le Serdar Habib-Ullah-Khan et Assad-Khan à
m’escorter avec une nombreuse suite de cavaliers. La
population, prévenue par leurs gens, affluait sur mon
passage. La nouvelle des mauvais traitements des Serdars
de Kandahar à mon égard était depuis longtemps
déjà arrivée jusqu’à eux par les caravanes, et mon
retour dans leur Ville était un événement. Quand notre
cavalcade fut arrivée au rond-point de Tehar-Souk,
au milieu des bazars, un cheval tenant la tête de
la colonne, manté par un domestique chargé d’ouvrir
la foule devant nous, envoya une ruade au Serdar et
lui cassa la jambe gauche ; on le porta sur la devanture
d’une boutique, et la foule se précipita autour
de lui. Il me fut impossible de le rejoiiidfe, car je fus
saisi, pressé, étouffé par une foule de mendiants sollicitant
ma générosité en hurlant. Je luttai près d’un
quart d’heure sans pouvoir me débarrasser d’eux, et
les préposés de la police purent seuls me délivrer de
leurs mains, où je laissai une partie de ma défroque.
Pendant ce temps, le Serdar était étendu évanoui sur
l’étalage d’un marchand dé ferraille, et, au lieu de le
secourir, les curieux le faisaient souffrir en lui remuant
le membre cassé. Chacun donnait un avis
contraire, et c’était un charivari à ne [»lus sé reconnaître.
Après l’avoir rejoint, je demandai du vinaigre
pour le lui faire respirer ; mais bien qu’il y en eût
dans dix boutiques environnantes, nul n’en apporta.
Je m’adressai alors directement à un épicier, qui me
répondit : « Donnez-moi une roupie (2 francs 50 cen-
« times), et je vous en remetlrai un demi-verre.—
«Ane et coquin, lui répondis-je, tes compatriotes
« m’ont dépouillé : je n’ai pas un poul à te donner, et
« ce seigneur est mourant; ce n’est pas le cas de spé-
« culer sur ma générosité.» Mais le gaillard était d’un
autre avis, car il me répondit : « Quand pourrai-je
« réaliser un bon bénéfice, si ce n’est cette fois?» Puis
il me tourna les talons, et je suppléai au vinaigre par
la fumée d’un gros papier, que je fis brûler sous le
nez du Serdar. Peu d’instants après, il revint à lui.
Enfin on apporta un brancard ; et, en faisant pleuvoir
à chaque pas une grêle de coups de bâton sur le dos
de la foule, la police parvint, non sans peine, à nous