
parti, et c’est ce que je fis en affichant une quiétude
dont le Serdar pouvait être dupe, mais qui était pourtant
bien loin de mon esprit.
Après m’avoir interrogé pendant deux heures, le
Serdar demanda son déjeuner, que ses farraches apportèrent
sur plusieurs plateaux qui furent placés devant
les convives, et auquel on me fit participer avec
les deux ou trois personnes les moins élevées de la société.
Après le repas les visiteurs se retirèrent : j’allais
en faire autant, lorsque le Serdar me lit signe de m’asseoir.
Dès que nous fûmes seuls il quitta son air rébarbatif
et je vis clairement qu’il cherchait à se produire
à mes yeux sous un jour plus favorable et à me rassurer
: « Oublie les duretés dont je t’ai affligé il y a
« quelques instants, me dit-il, mais, il m’était impos-
« sible d’agir autrement en présence des fanatiques
« qui m’entouraient; tu as dès aujourd’hui en moi un
« ami qui te préservera de tout danger, mais en com-
« pensation j ’ai un service à te demander. Tu es An-
« glais, j’en suis certain ; tes dénégations ne me
« donneront pas le change : écoute-moi donc et
« fais ce dont je vais te prier. A la mort de mon
a père Kouhendel-Khan, il y aura vingt prétendants
« à la souveraineté du Kandahar, et celui que les
« Anglais appuyeront sera sûr de réussir. Pour être
« leur protégé il n’y a pas de sacrifice que je ne sois
« prêt à faire, et s’ils m’ordonnaient de m’armer
« contre mon père, mes frères et mes oncles, je le
« ferais sans hésiter; je serai leur esclave dévoué et je
« ne demande en retour que leur appui pour arriver
« au souverain pouvoir. »
Je me serais peut-être laissé prendre à l’air de sincérité
de ce misérable, si je n’avais démêlé dans son
regard quelque chose de faux qui m’avertissait de
me défier de lui; je compris cependant qu’ayant affaire
à un coquin ambitieux, il fallait savoir utiliser
ses vices pour ma propre sûreté ; je l’assurai donc
que j’étais bien positivement Français, mais qu’il
ne m’était pas impossible de faire connaître ses
désirs à la Compagnie britannique des Indes. Après
avoir assez longuement discouru avec moi sur ce
sujet, il m’annonça l’impossibilité où il se trouvait de
me traiter ouvertement, comme il eût été disposé à
le faire : mais il promit de veiller à ce qu’il ne m’arrivât
rien de fâcheux. « Si l’on est sévère avec toi,
a me dit-il, ferme les yeux sur la brutalité de mes
« gens, car ils te voient d’un mauvais oeil et ils ne
a me pardonneraient pas les égards que je manifes-
« terais publiquement pour toi. »
Après avoir expédié en ma présence un courrier à
Kandahar chargé d’y demander à son père ¿fies instructions
à mon égard, le Serdar me fit conduire sous un
petit hangar couvert de chaume et voisin du poste des
Sipahis qui furent préposés à ma garde : il ordonna en
outre à Rahim-del-Khan de veiller constamment sur
moi, et au Mounchi Feïz-Méhémed d’établir domicile
dans ma tanière et de ne pas me perdre de vue un
seul instant, même la nuit. Il congédia aussi les Héra-
tiens mes compagnons de voyage, se chargeant de me
faire conduire lui-même à Kandahar si je devais y
aller.
Bien que j’eusse de forts graves motifs de plainte