
vais été bien persuadé que les concessions que je leur
avais déjà faites les portaient seules à m’en demander
d’autres. Je résistai donc et je passai la nuit à Wachir,
bien contre mon gré, car ce retard pouvait ajouter des
dangers sérieux à mon voyage. J’avais précédé j usque-
là, parla rapidité de ma marche, toutes les caravanes
parties en même temps que moi de Hérat, et les populations
fanatiques et barbares chez lesquelles je devais
encore passer, bien qu’averties depuis plus d’un mois
par les allants et venants de ma prochaine venue,
en ignoraient pourtant le moment et ne pouvaient me
reconnaître sous mon déguisement, à moins que je
ne fusse trahi par mes compagnons, ou signalé par
des voyageurs qui m’auraient déjà vu. C’était justement
le résultat qu’allait avoir mon séjour à Wachir,
car cinq ou six personnes nous y ayant précédés
avaient continué leur route vers Kandahar et avaient
dû sans doute m’annoncer partout sur leur passage :
j ’étais donc désespéré.
A la tombée de la nuit, le Wali me fit prévenir de
bien me garder, parce que ses administrés ne se feraient
aucun scrupule de m’attaquer pendant la nuit. Le conseil
n’était pas de trop, car j’appris, plusieurs jours
après, que j ’avais couru un danger véritable sans m’en
douter. A l’instigation du Mollah et de deux Séyids de
la localité, plusieurs habitants s’étaient réunis pour me
piller, et agitaient la question de savoir si l’on me tuerait
ou non, lorsque Sultan-Khan, prévenu de ce qui se
passait et craignant d’être compromis dans cette affaire,
se rendit au milieu d’eux et les adjura de renoncer à
leur projet : ceux-ci ne l’abandonnèrent pas sans regret,
et c’est en les quittant que le Wali me fit parvenir
son charitable avis.
31 juillet.—Je passai cette journée, comme la précédente,
à Wachir, toujours entouré d’une foule d’Af-
ghans avides, stupides, bavards et curieux, qui ne
me laissèrent pas une minute de repos ; c’était un feu
croisé et toujours soutenu de demandes incroyables,
d’apostrophes blessantes et de rodomontades auxquelles
j ’opposai la patience d ’un martyr. Toutefois, j ’évitai
constamment de laisser paraître à leurs yeux de
la crainte ou de la faiblesse, ce qui m’aurait certainement
attiré un surcroît dedésagréments; mais en leur
répondant, je ne disais rien non plus qui pût les blesser:
le faire ne m’eût pas mieux servi. Avec ces gens-là,
il convient de rester dans un juste milieu exempt de
forfanterie comme de timidité, et de conserver toujours
un calme impassible : les déterminations extrêmes
entraînent toujours de grandes complications, qui
souvent sont funestes à ceux qui les adoptent. C’est
surtout de religion que les musulmans aiment à parler
de préférence avec un Européen. Les Afghans voulaient
savoir pourquoi nous mangions du porc et des
grenouilles, animaux immondes à leurs yeux et qu’ils
pensent être, avec les rats et les serpents, ceux dont
nous formons exclusivement notre nourriture. Ces
peuples sont généralement plus instruits que nous ne
le croyons des dogmes de la religion chrétienne et en
discutent chaque article avec une ténacité extrême.
Je ne voulus pas leur donner la satisfaction d’un triomphe
que la domination qu’ils exerçaient sur moi leur
eût rendu facile, aussi je coupai court à leurs disser