
petits détours pour pénétrer ma pensée, et il cherchait
à me saisir au défaut de la cuirasse en m’amenant
à confesser que je savais l’anglais qu’il voulait apprendre
avec mon concours : ceci eût été pour tous
une preuve suffisante de mon origine anglaise, et je
fus heureusement inspiré en cachant que je savais les
premiers éléments de cette langue. L’insistance de
mon jeune ami fut telle que je le brusquai un peu, et
il se retira fâché. Depuis ce moment je ne le revis
plus cl j ’en éprouvai un vif reg re t, car c’était une
excellente nature ; mais, comme il vivait au milieu
des Afghans, il est impossible qu’il ne se soit pas
promptement et malheureusement modifié.
12 septembre.—Sept de mes geôliers moururent du
choléra dans la journée. M’ayant vu sur pied à la suite
d’une saignée, tous se firent ouvrir la veine : mais le
remède ne leur réussit point, et la Providence sembla
prendre à tâche de me venger de leur scélératesse, car
ils furent terriblement décimés les jours suivants. Je
les vis se masser, se frictionner continuellement et à
tour de rôle, et je crois que c’est un bon préservatif
contre le choléra, parce que ce frottement continuel
provoque la circulation du sang et appelle la chaleur
à l’épiderme.
13 septembre.—L’intensité du fléau était arrivée à
son apogée. Quatrç cent trente-six personnes étaient
mortes la veille. Les cinquante Sipahis préposés à ma
garde cherchaient à s’en préserver par mille moyens
extravagants, auxquels la superstition donnait créance
parmi eux. L’un d’eux, fils de Mollah et lui-même
assez érudit, leur débitait de longs et continuels
sermons. On ne saurait croire tout ce qu’il leur conta
de grosses absurdités> et ses imbéciles de confrères
les acceptèrent comme paroles divines. Après avoir
recruté une cinquantaine de leurs camarades, ils
marchèrent en procession autour de la cour, dans
une des encoignures de laquelle se plaça le Mollah
soutenant en l’air un Koran, enveloppé dans une
ceinture dont deux personnes tenaient les bouts.
En arrivant près du saint livre, chaque musulman
l’embrassait par-dessus son enveloppe, le portait à
son front en signe de respect, puis passait par-dessous
en glissant en même temps quelques pouls (centimes)
dans la main du Mollah lequel, moyennant
celte rétribution, marmottait à son intention quelques
bribes de prières qui devaient infailliblement [(réserver
le donataire du fléau. Celte cérémonie se renouvela
après chacune des prières obligées, cinq fois dans
la journée. Je les regardai faire avec une impassibilité
qui provoqua de leur part des regards courroucés
dont il était facile de comprendre la malveillance.
Lal-Khan s’offensa de mon indifférence et inc dit
brutalement : « Rentre dans ta chambre, puisque lu
« ne nous admires point, chien d’infidèle ! Tu n’as pas
« comme nous le bonheur d’être musulman, tu ne
« baiseras pas le saint Koran, et si tu crèves tu mourras
«. comme un damné que tu es. » Je sus que la même
cérémonie se répétait dans tout les coins de la ville.
Toutes les familles, riches et pauvres, achetèrent
autant de boeufs, de moutons, de chameaux et de chevaux
que leurs moyens le leur permirent, les tuèrent
et en distribuèrent la viande aux malheureux, pour