
»
façon glaciale. Le Serdar gouverneur répondit à mon
sélam-alek en inclinant légèrement la tête et en me
faisant signe de m’asseoir à la dernière place, près
de la porte d’entrée. Sa figure sombre et sévère
produisit sur moi la plus fâcheuse impression. Son
regard faux, ses questions brusques, blessantes, hautaines
et empreintes d’un mépris affecté, dénotaient
déjà un parti pris à mon égard. Il voulut d’abord
connaître le but de mon voyage, et m’interrogea
durement à ce sujet, en s’attachant surtout à faire ressortir
de prétendues contradictions dans mon langage.
En présence de cette malveillance manifeste, je me
renfermai exclusivement dans cette réponse :
« Je suis Français et non Anglais, comme vous le
« croyez ; je me rends à Lahor de mon propre mou-
« vement, pour prendre du service chez le Maharadjah
« du Pindj-âb, et n’ai reçu aucune mission politique
« d’aucun gouvernement, ni pour l’Afghanistan, ni
« pour d’autres contrées. Yar-Méhémed-Khan vous
« l’a annoncé dans sa lettre, et voici en outre des Fer-
« mans de Méhémed-Châh, votre allié, que j ’ai servi,
« témoignant la véracité de mes assertions.
« — Ces Fermans, me répondit le Serdar, peuvent *
« aussi bien avoir été faits pour d’autres que pour toi,
« e t quant à ta confiance en Yar-Méhémed-Khan,
« elle pourrait avoir été mieux placée. Ce chef a eu
« tort de te conseiller de passer par ce pays, car ses
« ordres n’ont aucun effet dans le Kandahar.
« — Mais ce n’est point un ordre qu’il vous donne,
« lui dis-je, c’est seulement la recommandation ami-
- « cale d’un allié qui vous prie de me bien traiter, et
« à laquelle je ne me serais jamais attendu que vous
« fissiez un semblable accueil. »
A ces objections il ne cessait de répondre : « Tu as
« eu tort de te diriger de ce côté. » Il me demanda
ensuite si je connaissais l’Anglais venu l’année précédente
de Perse à Kandahar, et sur ma réponse négative
il ajouta :
« Eh bien! je suis mieux instruit que toi: c’est un
« officier d’un haut grade, ayant les yeux verts et la
« barbe rousse ; il était resté en garnison à Kanda-
« har pendant tout le temps de l’occupation an-
« glaise ; un de nos gens l’a reconnu. Nous nous som-
« mes emparés de lui, et il est aujourd’hui en lieu
« sûr (der djahi-qaïem), d’où il ne pourra s’échap-
« per pour troubler l’A fghanistan. Outre celui-là, dit-il
« encore, un autre Anglais est aussi passé par Kanda-
« har il y a sept mois, et à l’heure qu’il est, Dieu lui a
« sans doute pardonné ses péchés {kouda bi amurzed-
« ech, c’est-à-dire qu’il était mort). Toutes ces courses
« des Frenguis dans notre pays sont bien extraor-
« dinaires, et-nous voulons y mettre un terme. Je sais
a que tu as écrit chaque jour ce que tu as vu d’une
« étape à l’autre. Qui t’a permis d’agir ainsi ? Où sont
« tes notes? Remets-les-moi à l’instant même, sinon
« la bastonnade saura bien te les faire rendre.
« — Mais quel tort, quel préjudice peuvent vous
« faire les notes que j ’ai prises, lui répondis-je. On
« vous cite comme un des chefs afghans les plus ins-
« truits, vous aimez les sciences et n’ignorez point que
« les Européens cherchent à les étendre de plus en
« plus. J’ai noté, il est vrai, la direction des monta