
« moment accrochés dans mon divan-khanè. » En parlant
ainsi, il se mordait la lèvre inférieure, comme
un homme qui regretterait d’avoir manqué un bon
coup. Du reste, dans presque tous les gîtes j ’entendais
quelque révélation de ce genre, et jamais mon
supplice n ’était plus grand que quand je campais dans
un lieu habité. Pour empêcher ces bandits de me
dérober quelque partie de mon bagage, il fallait me
coucher dessus et déployer une surveillance continuelle.
Je n’étais jamais plus tranquille, au contraire,
que quand je m’arrêtais au milieu des steppes, dans un
lieu désert; sitôt mon feutre étendu par terre, je reposais
quelques instants exempt de préoccupation et je
pouvais ensuite faire moi-même ma cuisine, fonction
que j ’avais dévolue au serbas Ali, mais qu’il n’était pas
toujours disposé à remplir comme il l’aurait dû faire.
En entrant dans la principauté de Kandahar, je
prévoyais bien des difficultés autrement sérieuses que
celles que j ’avais éprouvées dans le Hérat, où la protection
de Yar-Méhémed-Khan retenait, jusqu’à un
certain point, les gens dont les intentions à mon
égard étaient hostiles; mais avant de retrouver une
autre protection, il me fallait franchir quarante far-
sangs dans un pays récemment asservi par les Anglais,
et où les voyageurs supposés tels n’avaient que
des persécutions à attendre. J’avais donc hâte d’arriver
à Kandahar, afin de rassurer sur mes intentions Kou-
hendel-Khan, souverain du pays, et j ’avais résolu de
me rendre près de lui à marches forcées. Au coucher
du soleil, et après nous être reposés six heures, j ’invitai
mes compagnons à charger les bagages pour
continuer notre route ; mais j’avais compté sans leur
avidité, que tous les sacrifices faits antérieurement
par moi à leur profit n’avaient pu satisfaire. Bien
que j’eusse déjà payé, pendant la halte de Kach-Dja-
béràne, à Ali et à Ahmed la valeur des habits afghans
dont j ’étais revêtu et qu’ils voulaient me forcer à leur
donner, ils renouvelèrent cette étrange prétention
à Wachir, et, sur mon nouveau refus, ils déclarèrent
qu’ils allaient me quitter et firent même leurs
préparatifs pour retourner à Hérat. Djabbar-Khan
ne se montra pas plus scrupuleux; avant de partir
j’avais payé 36 francs à son chef, le major Habib-
Ullah-Khan, pour qu’il m’accompagnât jusqu’à Kandahar,
mais il me dit positivement qu’il ne voulait
pas aller au delà de Wachir, et que son intention
était de se faire suppléer par un nouveau guide,
serviteur du Wali, Sultan-Khan : c’était m’obliger
à payer un supplément qui n’entrait pas dans notre
accord. Ces déloyautés m’irritèrent au dernier degré
, et je leur refusai net toutes leurs demandes :
« Retournez sans certificat de moi à Hérat, leur
« dis-je, et vous verrez comment vous recevra Yar-
« Méhémed-Khan, auquel je vais écrire. » Cette
menace les effraya assez pour les empêcher de m’abandonner
et de retourner sur leurs pas ; mais comme
ils savaient très-bien que je ne pouvais les remplacer
par dés Afghans pris au hasard parmi les bandits de
Wachir, ils persistèrent à séjourner dans cette localité
jusqu’à ce que je les eusse satisfaits. Peut-être aurais-
je consenti à échanger mes vêtements neufs contre les
haillons remplis de vermine de ces coquins, si je n’a