
frayer un passage jusqu’au lôgis. C’est ainsi que je fis
nia troisième entrée à Hérat. Arrivé à la maison du
Serdar, ce fut une nouvelle confusion i en dépit de la
présence des hommes, les femmes du harem firent
irruption en sanglotant dans la chambre du chef, et
poussèrent des cris pendant une heure avant de songer
au malade. Les médecins et rebouteurs de la ville,
invités à venir remettre la jambe fracturée, arrivèrent
les uns après les autres, et plus de deux heures
s’écoulèrent ainsi avant qu’on visitât la blessure. Une
fois découverte, ils discutèrent longtemps encore sur
la manière de la traiter, sans pouvoir s’entendre : l’un
voulait laver la plaie faite par les clous du fer à cheval,
l’autre ne le voulait pas. L’arrivée du médecin du
Vézir-Saheb put seule mettre fin à la discussion : il
opina pour le lavage. Ceci fait, et au moment de lier
les planchettes sur la jambe cassée, le rebouteur s’arrêta
cour^ jurant qu’il ne lierait rien si un Mollah ne
venait faire la prière d’usage pendant l’opération,
prière qui devait, selon lui, entrer au moins pour les
trois quarts dans le succès de la guérison. Une bonne
heure s’écoula encore jusqu’à l’arrivée du KazL A
peine entré, il récita longuement l’oraison exigée, et
la jambe fut remise avec une maladresse qui fit souffrir
le malheureux Serdar et lui fit pousser les hauts
cris. Les chirurgiens avaient appliqué sur la plaie un
emplâtre composé de farine d’orge et de jaunes d’oeuf,
pour faciliter la soudure de l’os. Mais tout n’était pas
dit : il s’engagea une vive discussion sur le régime
à suivre par le malade. Les uns voulaient la diète
complète, les autres ne la voulaient pas; celui-ci prescrivait
les boissons chaudes/celui-là les boissons
froides ; enfin, deux ou trois s’opposaient même à ce
qu’il prît la moindre boisson. Pour s’entendre, ils furent
ohligés de recourir au tesbih (chapelet avec lequel
les Musulmans consultent le sort) : sur son autorité et
celle d’une constellation indiquée par un astrologue
présent à la discussion, l’abstention de boissons et
l’usage des vivres à discrétion furent ordonnés au
pauvre Serdar, qui, sans faim et presque moribond,
se chargea l’estomac de tous les mets qu’on lui apportait
à profusion. Comme le médecin du Vézir
avait une certaine autorité au milieu de cette cohüe et
qu’il était soutenu par la première femme d’Habib-
Ullah-Khan, on prit ces déterminations, en raison de
cette circonstance, après quatre heures d’attente et
de débats seulement. Tout me porte à croire qu’à défaut
de la suprématie de ces deux personnes, l’opération
eût duré jusqu’au lendemain à la même heure. En
effet, raccommoder un membre cassé n ’est pas une
petite affaire à Hérat ;,d’abord, parce qu’on croirait
agir avec la plus grande imprudence en n’appelant
qu’un seul chirurgien (djerrah). Plus il y en a, mieux
cela vaut; mais leurs soins, quand un fait semblable
se présente, consistent seulement à panser la blessure :
c’est au rebouteur (chikeslè-bend) à remettre Les os en
place et au médecin {ékim) à prescrire le régime.
Quand il y a, comme cela arrivait cette fois-ci, deux
ou trois savants de chaque catégorie, il leur dévient
impossible de s’entendre. Aussi arrive-t-il presque
toujours que le blessé, ne sachant auquel donner
raison, exécute un peu de l’ordonnance de chacun,