
paraissait un honneur. Il nous croyait une nation généreuse, et il
vécut assez longtemps pour découvrir son erreur. » Les déceptions,
en effet, ne se firent pas attendre.
Un nouvel envoyé de l'Angleterre avait remplacé Burns et
Pottinger auprès de- l’Émir. M. Ross-Bell avait été nommé
chargé d’affaires dans le Sind. Pendant quelque temps, il continua
à traiter Roustem comme Burns et Pottinger l’avaient fait
avant lui, c’est-à-dire, avec les égards qu’il méritait. Malheureusement
M. Ross-Bell appartenait à celte école politique qui
n’est jamais heureuse qu'au milieu de l’agitation, et qui sacrifierait
tous les principes de la morale à un succès diplomatique.
Sa vanité fut d’abord blessée de ne pas trouver chez Mir-Rous-
tem la capacité suffisante pour apprécier les mille projets ambitieux
qui naissaient dans son cerveau ; il se montra bientôt froid
et réservé, de là à i ’injustice et à la haine il n’y avait qu’un pas.
Un tentateur se trouva près de M. Ross-Bell. Ce tentateur
adroit, perfide, ambitieux, qui, aspirant à succéder à l’Émir,
l’entourait d’un réseau de calomnies et d'intrigues, ce fut Ali-
Mourad, le plus jeune des frères de Roustem. M. Ross-Bell
prêta l’oreille à ses conseils. Les actes et les intentions de l’Émir
de Khyrpour furent dès lors présentés sous un faux jour dans
les rapports du chargé ' d’affaires anglais, empreints d’un vif
esprit de dénigrement. Ali-Mourad n’épargna pas l’argent pour
répandre des calomnies et pour acheter de faux témoignages ;
bref la malveillance d’un chef intéressé de l’armée anglaise
conspirant avec l’ambition de M. Ross-Bell, la ruine de Mir-
Roustem fut bientôt décidée ; il ne manquait plus pour la
consommer qu’un prétexte. Le contre-coup des désastres de
l’Afghanistan vint le fournir.
« Dès qu’on apprit dans le Sind la nouvelle de la catastrophe
de Kaboul (nous citons encore ici le Bombay Courier), des
émissaires afghans se répandirent dans tout le pays, prêchant la
révolte et appelant les populations à tirer l’épée pour la défense
de l’Islam et l’extermination des infidèles. On intercepta les
lettres qui excitaient le peuple du Sind à la trahison. Ces lettres
paraissaient dictées par les Émirs et étaient revêtues de leurs
sceaux d’office. Enfin l’une de ces missives, adressée à Chir-Sing
(un chef insurgé), portait le cachet de Mir-Roustem. L’artifice
était grossier. Tant qu’il y avait eu du danger, tant que les
armées anglaises prolongeaient au delà des monts une lutte
inégale et essuyaient revers sur revers, le pays n avait point
bougé. E t cependant il n’y avait eu pour le contenir qu u n
tiers des forces jugées aujourd’hui indispensables, après la
conquête, pour y conserver la paix. C’était à 1 influence, a
loyauté de Mir-Roustem que nous avions dû cette tranquillité,
et il nous avait d’ailleurs aidé d’hommes et d’argent selon
l’étendue de ses moyens. Ces lettres ne pouvaient donc être de
lui : elles avaient été écrites ou tout au moins dictées par Ali-
Mourad qui les avait lui-même interceptées ou tout au moins
remises au colonel Outram, lequel venait de succéder à M. Ross-
Bell en qualité de chargé d’affaires. »
Le colonel Outram, diplomate aussi consommé que militaire
distingué, n’avait malheureusement pas encore eu le temps de
pénétrer tout ce dédale d’intrigues qui entourait la cour de
Khyrpour, ni de sonder l’atroce perfidie d’Âli-Mourad. Il eut
bien, dès le premier moment, quelques doutes sur 1 authenticité
des papiers et des signatures; mais il ne les éclaircit que
plus tard, et crut devoir déférer provisoirement à l’avis de ses
collègues, auxquels il se réunit, non pour attribuer la faute à
Mir-Roustem, mais pour en rejeter la responsabilité sur le ministre
de ce prince et son entourage. Il proposa donc au gouverneur
général de châtier le vézir en l’expulsant du pays ; quant
aux trois Émirs compromis dans la correspondance, il conseilla
de ne sévir contre eux que par une amende en confisquant une
partie de l e u r territoire, d’un revenu annuel de 13,000 livres
sterling. .
Or, précisément à cette époque, lord EUemborough méditait
de nouvelles conquêtes et de nouvelles alliances. Ayant un
ami à se faire du Khan de Bahahouelpour, il avait bonne envie
de lui offrir un cadeau aux dépens des Émirs du Sind. Poussé
d’ailleurs par sir Charles Napier, qui désirait avoir une province
à gouverner, il saisit avidement l’occasion de dépouiller Mir-
Roustem, et, au lieu de lui confisquer un dixième, il lui enleva
les trois quarts de son territoire, en en réservant, il est vrai,
une partie à titre d’apanage pour Ali-Mourad. Comme si ce n était
point assez de ces terribles amendes, on fit vis-à-vis du vieillard
octogénaire un menaçant étalage de violence et de sévérité-
Ali-Mourad, merveilleusement secondé par la brutalité de sir