
dépourvu de médicaments, car ceux que je possédais
m’avaient été volés par le Serdar Méhémed-Sédik-
Khan : je n’avais pour toute boisson que l’eau
croupie du bassin de la maison, qu’on souillait de
toutes manières. Kouhendel-Khan n’ayant pas voulu
m’autoriser à prendre un domestique à mon service,
il me fallut renoncer à l’espoir d’être secouru et je
souffris cruellement de cette privation : je crus un
instant que le sang qui affluait abondamment à ma
tête allait m’étouffer. Nul barbier ne voulait me saigner,
dans la crainte de se souiller du sang d’un infidèle,
et il fallut l’ordre exprès du Serdar pour que
l’un d’eux se décidât à me faire cette opération. Quelle
misère, grand Dieu !
6 septembre.:— Cette saignée me fit grand bien ;
aussi, malgré mon extrême faiblesse, je pus néanmoins
me lever le lendemain et me rendre, à cheval,
à l’invitation du frère de Kouhendel-Khan, le Serdar
Rahim-del-Khan, qui m’avait envoyé chercher pour
voir son fils aîné, Mohammed-Azim-Klian, gravement
malade. (Les Orientaux, on le sait, prennent
tous les Européens pour des médecins). C’était un
grand jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans,
cloué depuis quinze mois sur un lit de douleurs,
par suite d’une hémorragie périodique qui lui faisait
perdre de dix à douze livres de sang chaque
fois qu’elle se manifestait. Gette maladie avait déterminé
chez lui les plus funestes accidents. Sa peau
desséchée adhérait à ses os, et il ressemblait à un
squelette; la voix lui manquait, et à peine put-il
me dire quelques paroles. Son oeil gauche était couvert
d’une taie épaisse et un chapelet d’énormes
glandes entourait son col; il était presque sourd
et ne se rattachait à la vie que par un fil. Son
état me parut désespéré et le choléra, dont il mourut
quelques jours après, devança probablement de très-
peu de jours la mort naturelle qui lui était réservée.
En le quittant j ’allai visiter son père, Rahim-del-
Khan et son oncle Mir-del-Khan, tous deux frères
cadets de Kouhendel Khan m je les trouvai au milieu
d’une nombreuse société de hauts personnages : ils
furent polis pour moi, quoique très-réservés. Les
questions qu’ils m’adressèrent eurent toutes pour
objet l ’état du malade et ils s’abstinrent ostensiblement
de me parler d’autre chose. Les susceptibilités gouvernementales
de leur frère aîné déterminèrent sans
doute celte réserve à mon égard. J’eus beau les prier
d’intercéder pour moi, afin d’être un peu moins rigou-
reusèmènt traité, je n’en pus obtenir ni promesse, ni
réponsq; aussi retournai-je désolé dans ma prison.
7 septembre.—Cependant, le lendemain, on se relâcha
un peu des mesurés de précaution prises' à mon
égard, et le second fils dè Rahim-del-Khan, Moham-
med-Alem-Khan, obtint de son oncle la permission de
venir me visiter. J’en fus d ’autant plus charmé que ce
jeu ne se ig-rie u r ét ait p lus heureusement doué que ses
com patriotes ¿dl me pariit'âgé de dixisépf à di.xihûit,ajn’s;
sa physionomie était très-expmsive et son intelligence
1 En langue persane, Afé’d # SJCulvçJire l’homme;àti coeur
ami; .Kouliendel, 1 homme au coeur fort; iiohhn-dcl, l’homme
au coeur prêt à s’apitoyer. —Ed.