
« gnes, des rivières, la position des villes, des villages
« et des tribus, mais c’est un travail que les Anglais,
« vos ennemis, ont fait avant moi et mieux que moi;
« ils ont occupé votre pays et le connaissent sans
« doute topographiquement mieux que vous-mêmes. »
« — N’importe, me dit-il, je veux ces notes. »
11 n’y avait pas moyen d’éluder une demande aussi
formelle, mais je me tirai en partie d’embarras en me
faisant apporter un petit coffret contenant un volumi
neux cahier, où était relaté mon voyage de Constanti-
nople à Bassora, et je le lui remis sans regret, car
j’en avais envoyé une copie en France avant mon départ
de Bagdad. Malheureusement il contenait aussi
mon carnet de route dans le Turkestan et la Paropami-
sade; je l’avais oublié, et il ne fut plus temps de le
soustraire aux regards investigateurs du Serdar quand
je m’aperçus de mon oubli. La cession de ce manuscrit
parut le satisfaire, et après avoir jeté les yeux dessus
sans rien y comprendre, puisqu’il ne savait pas le
français, il fit encore de vains efforts pour m’amener
à avouer que j ’étais Anglais : mes dénégations à cet
égard ne purent le convaincre de l’erreur dans laquelle
il était entretenu par de fâcheux précédents,
et voici comment :
Pendant les premiers jours de mon séjour à Hérat,
et avant que les soupçons de Yar-Méhémed-Khan
sur mes intentions se fussent dissipés, ce chef avait
écrit l’avis suivant à Koühendel-Khan, souverain du
Kandahar : « Un agitateur anglais, se disant Français,
« vient d’arriver à Hérat, il veut aller à Kaboul par
« le Turkestan, mais je ne le lui permettrai pas. Je
« ne lui laisserai ouverte que la route de Kandahar ;
« quand il sera chez vous, vous agirez envers lui
« comme vous l’entendrez » Deux envoyés de
Kaboul à Hérat avaient en outre, en retournant chez
eux, déclaré au Serdar qu’ils m’avaient parfaitement
reconnu pour m’avoir vu à Ghaznèh en 184-0. Il devenait
donc inutile de chercher à dissuader ce dernier,
qui m’annonça son intention d’écrire à son père, Kou-
hendel-Khan, à Kandahar, pour savoir ce qu’il devait
faire de moi. Il ne me cacha point que la lettre de Yar-
Méhémed-Khan ne faisait qu’ajouter aux soupçons que
j’inspirais, parce qu’il n’y avait qu’inimitié entre ce
chef et sa famille, et qu’ensuite après m’avoir signalé
comme un agitateur fine pouvait comprendre que je
fusse aussi chaudement recommandé par lui : ce devait
être, selon le Serdar, le résultat de machinations
ourdies entre moi et le chef du Hérat, afin de porter
préjûdice à celui de Kandahar.
Je ne pouvais intérieurement m’empêcher de penser
que cet homme avait raison ; il jugeait son voisin
de Hérat comme il savait qu’on pouvait le juger lui-
même, c’est-à-dire en admettant toute espèce de déloyauté
et de noires machinations, lesquelles forment
le fond de la politique afghane : je ne pouvais donc lui
faire un crime de me m ettre de pair avec eux pour les
sentiments. N’avait-il pas sous les yeux depuis trente
ans le système ènvahisseur des Anglais dans les Indes?
Et ne pouvait-il pas me citer cent exemples de cette
politique audacieuse qui a, tour à tour, asservi les
Mongols, les Nawabs, les Émirs et les Radjahs. Ce
qu’il y avait de mieux à faire c’était de prendre mon