
Hérat les fermiers du badj sont habituellement de riches
négociants indiens assez traitables, mais leurs
préposés, le plus souvent Afghans, le sont beaucoup
moins qu’eux et émettent toujours des exigences qui
dépassent le tarif établi. On pourrait certainement les
repousser en les menaçant de se plaindre à qui de
droit, mais on n’aboutirait guère qu’à rendre la visite
des charges que l’on traîne avec soi plus longue et plus
minutieuse. Or, comme chaque objet est déplié, retourné
et passe entre les mains de vingt butors qui
vous entourent d’ordinaire, il court le risque d’aller
s’égarer dans la poche de l’un d’eux. C’est ce qui me
portait toujours à payer sans contestation ce qu’on me
demandait.
Kassem-Abad est le dernier village dépendant du
Hérat, du côté de la frontière du Kandahar. Nous nous
étions arrêtés pour déjeuner à proximité d’un campement
de nomades Nourzéhis, dont nous trouvâmes la
population mâle armée jusqu’aux dents et se gardant
avec précaution contre les surprises des habitants d’un
autre campement, situé à quelques farsangs plus à l’est
et nommé Hadji-lbrahimi, avec lesquels ils étaient en
guerre depuis quelques jours à cause d’un cours d’eau
détourné; plusieurs hommes étaient déjà restés sur le
carreau. A peine étais-je installé, que ces guerriers en
haillons firent irruption dans ma tente en nombre tel
qu’ils y étaient serrés les uns contre les autres comme
des anchois dans un baril. J’étais d’autant plus incommodé
de leur présence qu’il faisait ce jour-là 48 degrés
centigrades de chaleur à l’ombre : ce coquin de
Djabbar-Khan, au lieu de s’opposer à leur envahissement,
les engageait, au contraire, à venir s’informer
de ma santé, ce qu’ils faisaient en se vautrant jusque
sur mon col et en secouant sur moi leur vermine. Quelques
uns tenaient leurs enfants galeux et rogneux sur
leurs genoux, et ces marmots poussaient des cris à désespérer
un sourd; enfin, grands et petits semblaient
lutter à qui crierait le plus fort et m’adressaient
comme un feu roulant de questions les plus stupides
et les plus indiscrètes : « D’où êtes-vous? D’où venez-
« vous’ Quelle est votre position? Que voulez-vous
« faire? Êtes-vous riche? Votre pays est-il aussi fertile
« que le nôtre? Y mange-t-on d’aussi bons melons? Les
« hommes y sont-ils aussi intelligents et aussi braves
« que nous »? (Tous ces peuples sont des plus présomptueux
et se figurent être les premiers du monde sous
tous les rapports.) Enfin, ces gens touchaient à tout,
voulaient tout savoir, se faisaient tout expliquer dans
les moindres détails avec des répétitions sans fin : rien
n’était plus fastidieux et plus désolant. Si je fumais,
ils m’arrachaient mon kalioun avant que j ’en eusse
tiré deux bouffées, se le passaient à la ronde et suçaient
le tuyau avec une avidité d’affamé. Si je mangeais,
ils ne se précipitaient pas avec moins d’ardeur
sur mon pauvre repas, dont il ne me restait plus que
les miettes, et ce n’était pas assez pour les satisfaire,
car ils me demandaient du sucre, du thé, du café et du
tabac dans un langage qui trahissait tout le danger
qu’il pouvait y avoir à ne pas les satisfaire. Eh bien !
ces gaillards-là ne se figuraient pas le moins du monde
m’être importuns. Au nom de l’hospitalité, c’était un
devoir pour eux de me tenir compagnie, c’en était un