
du Serdar qui m’adressaient force plaisanteries et
injures. Le proverbe tel maître tel valet me revint
aussitôt à l’esprit, et dès lors j’eus un pressentiment
des tribulations que j ’allais éprouver dans ce lieu, où
j’avais espéré trouver une complète protection. J’étais
depuis une heure en butte aux sarcasmes de ces chenapans,
quand je fus abordé par un jeune homme entièrement
vêtu de blanc, dont l’abord poli contrastait
singulièrement avec les étranges façons qui m’avaient
accueilli. Dès qu’il parut, mes persécuteurs se
retirèrent à l’écart et restèrent silencieux. C’était le
Mounchi Feïz-Méhémed, secrétaire du Serdar. 11 avait
entendu parler de mon arrivée et accourait pour
m’offrir ses services. Ce jeune homme, qui avait été
employé par les Anglais quand ils occupaient l’Afghanistan,
avait toujours été bien traité par eux et conservait
pour ses anciens amis la plus vive reconnaissance
: il soupirait même en secret après leur retour.
Son père était Afghan et sa mère Indienne. Après les
désastres du Kaboul et son évacuation par l’armée britannique,
il avait eu grand peine à se soustraire à la
barbarie de ses compatriotes, qui lui reprochaient de
s’être rallié à la cause de leurs oppresseurs; mais,
comme il savait un peu la langue anglaise, le Serdar
Méhémed-Sédik-Khan, qui désirait apprendre cette
langue, l’avait attaché à son service et le couvrait de
sa protection.
Le Mounchi (c’est le titre équivalent à celui de Mirza
dont on se sert en Perse et de secrétaire ou écrivain
en France"), porta immédiatement à son maître la
lettre de recommandation que j ’avais reçue de Yar-
Méhémed-Khan et revint un quart d’heure après accompagné
d’un grand escogriffe, nommé Sadullah-
Djàne, homme d’affaires du Serdar, qui me prit rudement
par la main et m’engagea à le suivre. Nous
entrâmes d’abord dans le kalèh (nom q u o n donne
à toute espèce de localité, ville, village ou demeure
particulière entourée de murailles en te rre ), et
après avoir traversé plusieurs vastes cours remplies
de Sipahis à la mine féroce et menaçante, nous pénétrâmes
dans celle du harem et descendîmes presque
aussitôt dans un serdab (cave où les Asiatiques restent
pendant la chaleur du jour). L’escalier étant
étroit, sinueux et très-obscur, je ne pouvais m’imaginer
qu’on me conduisît dans un lieu habité, et je
crus qu’on m’entraînait sous terre pour me couper la
gorge, ou au moins pour m’emprisonner. L’obscurité
empêcha mon guide de s’apercevoir de mon trouble,
qui ne disparut que lorsque je me trouvai en pré-
sence du Serdar Méhémed-Sédik-Kkan et de son' nombreux
entourage. Yis-à-vis de lui était assis le Serdar
Akhter-Khan, cet irréconciliable ennemi des Anglais;
à ses côtés Rahim-del-Khan, frère du fameux
Serdar Abdullah-Khan‘, provocateur de la révolte
du Kaboul contre les Anglais, puis Méhémed-Azim-
Khan, oncle du Serdar Méhémed-Sédik-Khan, enfin
Berkhordar-Khan et cinq ou six Mollahs et Séyids, tous
très-hostiles aux Européens; ils m’accueillirent d’une
1 Chef des Achi-Kzies et homme d’une très-grande influence,
qui mourut des suites de ses blessures, reçues pendant la fatale
bataille de Bimarco. —Ed.