
« Vous devez vous apercevoir que la vôtre est diable-
« ment ébranlée, prenez donc patience et ne la com -
« promettez pas par des récriminations intempes-
« tives. » Ces conseils étaient sages, je l’ai reconnu
plus ta rd, mais il m’était alors impossible d’en faire
mon profit, et je ne pouvais garder le silence. J’éprouvais
le besoin de dire à ces sicaires que mon
énergie ne faiblirait point devant toutes les infamies
dont ils m’accablaient. Si ces violences me valurent
un surcroît de persécutions de la part de ces scélérats,
elles servirent au moins à leur donner, ainsi que je
l’ai su plus tard, une idée avantageuse de mon caractère.
8 août.—Hier le Serdar m’extorquait mes pistolets,
aujourd’hui il s’empare de mes cartes géographiques,
d’une longue-vue, d’un thermomètre, d’une boussole
et de vingt autres objets dont j’ai le plus grand besoin.
Quand sortirai-je de ce coupe-gorge? Il m’arrive
dans la journée une vilaine histoire qui me fait désirer
plus que jamais ce moment fortuné. J’étais allé, toujours
suivi à distance par un Sipahi, comme de coutume,
satisfaire un besoin naturel en dehors du
kalèh, et je me servis, dans un but de propreté, de
deux feuilles de vieux papier recouvertes de carac tères
arabes, que je trouvai par terre à l’endroit où je
m’étais arrêté. Quelques instants, après, le Mollah,
précepteur des enfants du Serdar, arriva dans le lieu
que je venais de quitter et attira bientôt par ses cris
• furibonds toute la population en dehors du Kalèh.
« Voyez les oeuvres du kiàffir (infidèle), leur dit le
« Mollah, il a osé souiller d’ordures la sainte Écriture
« du Koran. A mort le chien ! à mort l’impie. » Et cet
énergumène se dirigea vers ma prison suivi d’une
foule de coquins qui brandissaient leurs poignards et
répétaient en choeur « A mort ! à mort ! » etc. Était-ce
hasard ou bien encore calcul? le fait est qu’ils rencontrèrent
au dehors le Serdar revenant de la chasse, qui
ne fit rien alors pour apaiser le tumulte ; les Sipahis
arrivèrent bientôt devant mon taudis, jurant comme
des payens, et ce fut seulement avec des peines incroyables
que Rahim-del-Khan et le Mounchi purent
les empêcher d’y pénétrer. Le Serdar, qui marchait
sur leurs pas, arriva bientôt et joua cette fois la nou-
velle comédie qu’il venait de préparer à la hâte. Les
Sipahis, excités par le Mollah, allaient se précipiter
sur moi, quand Méhémed-Sédik-Khan me fit un rempart
de son corps. Saisissant le fusil d’un de ses serviteurs,
il jura par la tête du Prophète de tuer le
premier qui entrerait dans la chambre; les émeu-
tiers, préparés à cette scène, jouèrent leur rôle à
merveille et se retirèrent en vociférant et en accusant
le Serdar d’être devenu un kiaffir comme moi.
Après leur retraite, mon protecteur déduisit longuement
de ce qui venait de se passer qu’il n’y avait
qu’un Sentiment parmi les Afghans à l’égard des
Anglais, celui de la haine la plus prononcée, et il
partit de là pour me convaincre que l’alliance de son
père ou la sienne pouvait seule procurer à la Grande-
Bretagne le concours des Kandahariens : il m’engagea
fortement à en informer mes compatriotes. Il me fit
ensuite sonner bien haut le service qu’il venait de me
rendre et s’en prévalut pour m’arracher encore quel