
Je savais bien, en quittant cette dernière ville, qu’il
régnait quelque peu d’anarchie dans le Pindj-âb et
que les Anglais l’observaient de près; mais je n'avais
pas pensé qu’un conflit entre eux et les troupes du
Maharadjah dût être si prochain, et j’espérais arriver
à Lahor dans un temps assez propice pour y être
employé convenablement et avec le grade que j ’avais
occupé dans l’armée persane. Tout ce que j’appris
dans le Kandahar diminua singulièrement mes espérances.
Méhémed - Sédik-Khan m’avait quelquefois
entretenu de la rupture imminente qui allait avoir
lieu entre les Anglais et les Siks, et il avait saisi cette
occasion pour me témoigner à plusieurs reprises son
désir de prendre parti pour les Anglais, si ses services
étaient agréés par eux ; mais suivant l’habitude
des Afghans, qui consiste à tout divulguer, même les
choses qu’ils ont le plus grand intérêt à cacher, il ne
m’avait point dissimulé que son père et lui étaient en
mesure de profiter d’une autre alliance si les Anglais
refusaient leur coopération. Joignant en même temps
les preuves aux assertions, il m’avait montré diverses
lettres de chefs Siks, Béloutches et Mahrattes, qu’il
était chargé, disait-il, de faire passer à son cousin
Méhémed-Akbar-Khan,de Kaboul ; toutes établissaient
de la manière la plus positive l’existence d’une ligue
formidable entre eux et les princes afghans, Ils s’étaient
réciproquement engagés sur le Koran à frapper
de concert un coup décisif dans les provinces septentrionales
de l’Inde soumises aux Anglais; les Siks
surtout réclamaient instamment l’appui immédiat de
leurs alliés, afin de seconder un mouvement offensif,
qu’ils se préparaient à faire dans le plus bref délai
contre l’année de la Compagnie. J’avais d’abord
cru que ces confidences du Serdar avaient pour
but de m’effrayer sans motif, à l’aide de fausses correspondances,
sur le danger que couraient ceux qu’il
supposait être mes compatriotes ; mais les nouvelles
révélations de son père me rendirent plus crédule, et
je commençai à penser qu’effectivement les Anglais
allaient avoir à soutenir une lutte des plus sérieuses
contre leurs antagonistes. Néanmoins je ne doutai
pas un seul instant de leur succès, car je connaissais
assez les Asiatiques pour savoir que l’union était impossible
entre tant de chefs coalisés, de nations et de
religions différentes, divisés d’ailleurs par tant d’intérêts
divers, ne subissant aucune espèce de subordination
et aspirant, chacun de leur côté, au pouvoir
souverain.
L’issue de ce complot a effectivement été conforme
à mes prévisions : car les Siks ayant attaqué les Anglais,
quatre mois plus tard, succombèrent à Sobraon
malgré tout le courage dont ils firent preuve, sans
avoir été secourus par ceux qui avaient autant cj’in-
térêt qu’eux à ne pas les laisser battre par l’armée
indo-britannique. Ainsi, les Béloutches du Scinde, de
Kélat et de Kharân, qui s’étaient montrés des plus
fougueux, d’après ce que j ’avais lu de leur correspondance,
restèrent tellement calmes quand le moment
fut venu de prendre les armes, que l’armée de
sir Charles Napier p u t, en partie, quitter leur pays
et opérer une diversion utile à Tannée du Bengale
en se portant vers le Moultan. D’un autre côté, huit