
chevaux, au contraire, faisaient des voltes plus rapides,
et nous en retirions un notable avantage; d'ailleurs,
les Béloutches, à deux ou trois mauvais fusils à
mèche près, étaient armés de fourches et de lances,
tandis que nous avions tous de bons sabres et des
armes à feu.
La mêlée devint générale et des plus acharnées ;
ellfe n'était éclairée que par la lueur des étoiles, si
brillantes dans ces contrées, et par le feu de notre
mousqueterie. Un Béloutche à pied s’était avancé
contre moi, armé d'une espèce de pieu, et avait
blessé mon cheval à l'encolure. Après l'avoir étendu
par terre d'un coup de sabre, je me portai au secours
d'Assad, gêné par sa blessure, et environné du plus
grand nombre d'assaillants, dont nous eûmes bien de
la peine à le préserver. Ses gens se battaient comme
des enragés, et ils firent de grands dégâts dans les
rangs ennemis, car ils mirent au moins une douzaine
d'hommes hors de combat, tués ou blessés. De notre
côté quatre hommes, parmi lesquels se trouvait le
vaillant et prudent Rahim, cousin d’Assad, étaient
tombés pour ne plus se relever; trois autres étaient
blessés, et de nouveaux renforts arrivaient à chaque
instant aux Béloutches, tandis qu'il ne nous était pas
possible de remplacer nos infortunés camarades. Nous
prîmes donc de nouveau la fuite et fûmes atteints une
demi-heure après pour la troisième fois; nous fournîmes
alors la charge du désespoir, éclairés par la
lune, qui se levait en ce moment.
Un des nôtres, déjà blessé, fut happé avec un croc et
resta aux mains des Béloutches : tandis qu'ils s'occupaient
à le dépecer en lambeaux, nous nous esquivâmes
prestement, et après deux heures de marche environ,
pendant lesquelles nous ¡tassâmes devantKhair-
Abad, Kaléhi-Sebz, Taghaz, Siah-Kolo situés sur
l'autre rive de l’Hirmend, nous atteignîmes heureusement
un bas-fond peu distant du fleuve, envahi
par d'épais fourrés detamariscs, où nos chevaux, plus
maniables que les dromadaires, les distancèrent notablement.
Cet avantage nous laissait pourtant peu
d’espoir d'échapper à ces coquins, car nos chevaux
éreintés n’avançaient plus, même à force de coups.
Notre sort allait sans doute se décider d’une façon lamentable
et tragique, lorsqu'une inspiration subite
d’Assad-Khan nous sauva. Il nous fit obliquer à gauche,
vis-à-vis de Mala - Khan, son ancienne propriété,
dont il connaissait parfaitement les alentours,
et nous conduisit au milieu d'une ruine dont le centre
était occupé par une grande excavation, obstruée
sous les décombres d’un bain. Nous y tirâmes nos chevaux
à grand’peine et attendîmes là, dans l’anxiété
la plus profonde, l’issue de cette malencontreuse
aventure. Nous étions harassés, la chaleur, la soif et
la fatigue nous mettaient hors d’état, bêtes et gens,
de nous soustraire plus longtemps aux atteintes de nos
ennemis. Ceux qui se sont trouvés dans une pareille
extrémité Comprendront seuls le bonheur que nous
éprouvâmes en voyant les Béloutches dépasser notre
retraite sans nous découvrir. Assad-Khan, juché au-
dessus de nous, dans un bouquet de tamariscs, suivait
attentivement leur trace et nous communiquait à
voix basse sa pensée sur la direction qu'ils prenaient.
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