
Nous passâmes dans ce trou des moments remplis
d’angoisses, croyant à chaque instant notre heure
suprême arrivée. Assad-Khan descendit enfin de sa
cachette. « Je n’en entends plus un seul, nous dit-il :
« ils sont tous passés. » Pourtant nous ne jugeâmes pas
prudent de partir sur-le champ, et bien nous en
prit, car, deux heures après, nous entendîmes des
cris éloignés annonçant encore le voisinage de nos
adversaires. Assad-Khan, remonté dans sa cachette;
les entendit repasser devant nous, sur la rive droite
de l’Hirmend, se dirigeant versMala-Khan. Ils avaient
perdu nos traces, et venaient attendre le jour dans
cette forteresse pour regagner leur campement : deux
heures avant le lever du soleil ils disparurent complètement.
Nous avisâmes alors aux mesures à prendre pour
nous préserver d’autres malheurs. Rejetés à 10 far-
sangs au delà de la route directe de Kélat, et
l’éveil étant donné sur notre projet de nous y rendre,
c’eût été folie de persévérer dans cette entreprise. Du
reste mon escorte, de douze hommes réduite à sept,
dont deux blessés, sans compter le Béloutche qu’Assad
avait pris pour guide à Khach, était sur les dents et
ne pouvait être exposée aux nouvelles éventualités
du voyage. Cependant Assad-Khan, malgré ce qui
nous était arrivé, considérait toujours stfn honneur
comme engagé à me conduire à Chikarpour, et persistait
à aller de ce côté avec les chevaux écloppés du
Mollah Mahmoud.
« Que dira le Vézir-Saheb ? s’écriait-il. Que pem
.« seront les Afghans, les Béloutches? .Ma réputation
« est perdue si nous retournons à Ferrah ! Mieux vaut
« mourir que d’être déshonoré!»
Tels étaient ses arguments, et ces paroles étaient
sincères ; mais ses gens n’ayant aucune faveur à espérer
du Vézir-Saheb étaient moins disposés à cette
entreprise, surtout depuis la déclaration que je
leur avais faite de l’impossibilité où j ’étais de rémunérer
leurs services avec la générosité dont les Anglais
avaient fait preuve avant moi. Ces drôles, visant
avant tout au positif, se souciaient peu de s’exposer
à de nouveaux dangers pour un mince profit; ils
me conseillaient donc par signes, et en cachette de
leur chef, d’insister pour retourner sur nos pas; j ’aurais
peut-être encore une fois cédé à la volonté d’Assad
si j ’eusse vu ses gens aussi bien disposés que lui ;
mais ils pouvaient m’abandonner au moment du péril,
et cette crainte me fit prendre un parti irrévocable.
Il fallut cependant, après avoir déclaré d e là manière
la plus formelle mon intention de retourner à Ferrah,
en donner une déclaration écrite à Assad-Khan pour
le décider à m’obéir. Cela fait, nos dispositions de re traite
furent arrêtées en quelques mots.
11 ÿ avait autant de danger à suivre la route déjà
parcourue qu’à couper en ligne droite dans la direction
de Ferrah; dans ce dernier cas nous n’aurions
trouvé d’eau et d’approvisionnements nulle part. Nous
nous déterminâmes donc à suivre le cours de l’flir-
mend dont les rives boisées nous offraient plus de
sécurité. Comme nous étions cachés dans notre marche
par les taillis, nous pouvions voir nos ennemis sans
être vus par les Béloutches, dont nous évitâmes soi