
m’ayant prévenu que les Turkomans avaient passé
le matin même et s’étaient éloignés en prenant la direction
des montagnes, je ne crus pas prudent de
rester dans un gîte aussi peu sûr. Je doublai l’étape et
j ’arrivai le soir même à Miyamèh harassé de fatigue.
Châh-Roud.— 30 et 31 décembre. — Nous aperçûmes
les Turkomans de loin; ils paraissaient suivre une
proie et ne nous inquiétèrent point. La journée est
forte de Miyamèh à Châh-Roud, et mes chevaux étaient
exténués. Je jugeai prudent de leur donner un jour
de repos ; mais nous le passâmes fort mal. Les bêtes
avaient de l’eau jusqu’au ventre dans le caravansérail
où nous étions descendus, et nos chambres étaient
d’une humidité incroyable. Un courrier anglais allant
à Meched arriva pendant que j’étais là et me donna
les premières nouvelles d’Europe que j’eusse reçues
depuis huit mois.
Dèh-Mollah.— 1er janvier 1846. Cette année commença
encore pour moi au milieu des vicissitudes de
la fortune, à travers les fatigues et les périls des
voyages en Asie.
Damghân.—2 janvier.— La neige tombait abondamment,
le froid était vif et les chevaux s’abattaient
à chaque pas, il fallait les recharger et nous avions
de la boue jusqu’au ventre. La peine que cela me
donna dépassa tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors.
Avant d’arriver dans la ville surtout, la route était
tellement défoncée que nous ne nous en tirâmes que
par des efforts surhumains. Parvenu en face de la
citadelle, je trouvai un nouvel obstacle dans un rassemblement
de Serbas du bataillon de Damghân.
Ils avaient su par mes domestiques que j ’étais Français
et que j ’allais à Téhéran ; ils m’entourèrent donc
et m’adressèrent les instances les.plus vives pour que
je fisse arriver leurs plaintes jusqu’au Châh. Voilà
quels étaient leurs griefs : Depuis neuf ans ces malheureux
n’avaient pas reçu leur solde, bien qu’elle eût
été payée à leur colonel, Réza-Kouli-Khan, et ils
refusaient d’aller tenir garnison dans le Khorassan
avant de recevoir au moins la moitié de cet arriéré en
à-compte. Le colonel avait résisté et plusieurs d’entre
eux s’étaient acheminés vers Téhéran pour soumettre
leurs plaintes au premier ministre. Poursuivis et
ramenés à Damghân, par ordre de Réza-Kouli-Khan,
ce dernier avait, suivant le degré de culpabilité attribué
aux récalcitrants, fait bâtonner les uns, fait couper
la barbe ou fendre la bouche à d ’autres ; en
dernier lieu, au moment où j ’arrivais, il faisait
bourrer, par le rectum, vingt balles en plomb dans
le ventre des quatre plus coupables. Le colonel ayant
appris qui j ’étais eut une peur atroce, il m’envoya
son neveu pour me complimenter, et un confortable
dîner pour obtenir ma neutralité. J’avoue à ma honte
que le dîner me tenta et que je le mangeai; cependant,
pour mettre ma conscience à l’abri, je dis deux
mots de cette histoire au premier ministre, aussitôt
que je fus à Téhéran; mais, en Perse, c’était là moins
qu’une peccadille, et il n’en résulta pas le moindre
désagrément pour le colonel.
Gouchè.—3 janvier.—Neige abondante, froid vif et
rien à manger au gîte.
Ahyoun. — 4 janvier. — Le temps continua à être