
également de me donner plutôt que de recevoir de
moi, mais la convoitise, ce sentiment si afghan, les
entraînait malgré eux hors des limites hospitalières
dans lesquelles ils eussent dû se renfermer. C’en vint
à ce point qu’il ne me fut même pas permis de changer
de linge en liberté. Ils étaient bien aises de savoir
si j ’étais conformé comme eux et palpaient tour à
tour mes pieds, mes mains, mon visage et mon corps,
discutant longuement sur la blancheur de ma peau et
ne pouvant se rendre compte de la raison pour laquelle
elle différait de couleur avec la leur. Chacun émettait
un avis plus ou moins burlesque, lorsque le Mollah
survint et mit tout le monde d’accord en leur apprenant
que notre religion de réprouvés défendait aux
femmes européennes d’allaiter leurs enfants, et qu’elles
se faisaient suppléer par des brebis. « C’est ce qui
« conserve la blancheur native de la peau des Euro-
« péens, ajouta-t-il, mais ils n’en sont pas moins moitié
« bête et moitié homme, voilà pourquoi ils ne com-
« prennent pas la sublime religion de notre vénéré
« Prophète.» Tout ce que j ’eus à souffrir de ces lliates
est incroyable. Les mêmes scènes se renouvelèrent
souvent en d’autres lieux, à mon grand regret, car
leurs attouchements furent poussés jusqu’aux parties
les plus cachées, et il faillit en résulter de très-vilaines
choses. J’ai cependant trouvé des exceptions chez quelques
chefs afghans, lesquels avaient un certain savoir-
vivre et un gros bon sens qui, sous de rudes dehors,
leur tenaient lieu d’éducation; mais, quant au bas
peuple et à la classe moyenne, ce sont tous des brutes
inintelligentes et d’une ignorance crasse.
La population nomade de la plaine de Bàkoua était
rentrée, depuis deux ans seulement, sous la domination
du Hérat quand je la visitai. La main de fer de Yar-
Méhémed-Khan s’était appesantie rudement sur ce
peuple, qui n osait plus se livrer au pillage, d’où il tirait
auparavant ses principales ressources. Les habitants
cultivent aujourd’hui la terre et élèvent des troupeaux,
qui leur donnent de bons profits; néanmoins,
cette vie leur est insupportable et ils ne cessent de maudire
le Vézir-Saheb du changement qu’il les a obligés
d’apporter dans leur manière de vivre. L’un de ces
lliates m’avoua franchement que sans la peur qu’il
avait de Yar-Méhémed-Khan, il eût été m’attendre à
deux farsangs plus loin, hors des limites fixées par les
lois de 1 hospitalité, afin de me dépouiller, car il supposait
mes malles remplies d’or et témoignait ouvertement
son regret de ne pouvoir en faire son profit. Peu
rassuré par cette confession et craignant que la tentation
ne devînt plus forte que la crainte chez mon avide
visiteur, je me remis aussitôt en route, et, cinq heures
après, j arrivai, à la nuit tombante, au campement de
Hadji-Hibrahimi, arrosé par l’eau d’un kariz ‘. Là se
trouve un caravansérail anglais et le tombeau d’un
Iman dont la localité tire son nom2.
1 Un kariz est un cours d’eau souterrain ou plutôt un aqueduc
avec des regards percés à différents intervalles, pour les réparations
intérieures. On en rencontre un très-grand nombre dans
outes les plaines de l’Afghanistan et de la Perse.—Ed.
* A 1 appui du récit de M. Ferrier, nous citerons ici un fait
mentionné dans le voyage du Df Login, de Hérat à Kandahar,
e” ' “ ava'1 ^ reçu, lui et ses compagnons, par un chef
afghan, dans le voisinage de Wachir, d’une manière tout à