
nistan, et rien n’indiquait que ma captivité dut se
terminer. Complètement isolé de tout être qui me
portât le moindre intérêt, mes pensées se rembrunirent
au point que je ne savais que désirer le plus
de la liberté ou de la mort. I.a première me laissait
exposé sans protection à toute la férocité des Afghans,
la seconde apportait un terme à tant de maux. Je
n’avais pas un ami près de moi ; ceux qui me montraient
un peu de sympathie payaient^ de leur vie,
comme Mohammed-Ali, la manifestation trop évidente
de ce sentiment à mon égard. Des geôliers, des barbares,
et probablement des bourreaux : voilà les gens
que j ’avais sans cesse sous les yeux. Enfin je renonçai
à revoir mon pays et me résignai à mourir loin de
mes parents, de mes amis; à être enfoui dans quelque
coin de terre où nul ne pourrait jamais soupçonner la
dernière demeure du plus infortuné des hommes. Le
sommeil, auquel j ’essayai de me livrer pour oublier
mon malheur, fut une suite non-interrompue de
souffrances, car il fut agité par le plus horrible songe.
Aux peines d’esprit se joignaient des douleurs physiques
très-aiguës. Je subissais la torture. C’était en
vérité trop de maux à la fois, et, malgré ma résignation,
je me sentais défaillir sous leur poids.
10 septembre.—Le lendemain, un de mes gardiens,
me voyant plongé dans de tristes réflexions, me dit :
« Prends patience, dans trois jours tu seras congédié
« (murakhas) ‘.» Cette nouvelle m’avait rendu un peu
d’espérance, lorsqu’une autre confidence que vint me
1 Ce sont les paroles employées par un sup 'rieur pour renvoyer'son
inférieur.—Ed. • . • ‘ v - t *;i.
faire dans la soirée Mohammed-Alem-Khan renouvela
toutes mes appréhensions. Étant la veille au soir chez
son oncle, il lui avait entendu dire que j ’étais véritablement
Anglais et non Français, que mes Fermons
persans avaient été écrits pour un autre et non pour
moi, et que j’avais été envoyé en Afghanistan par le
gouvernement indo-britannique pour soulever le
peuple contre ses souverains légitimes. « C’est Méhé-
« med-Sédik-Khan, ajouta-t-il qui a transmis cet avis
« avec des preuves à son père. »
11 septembre.—Après avoir passé la nuit la plus
fiévreuse et la plus agitée de ma vie, je fus pris au
point du jour par les crampes et les vomissements ; la
dyssenterie ne me laissait pas un moment de repos et
je me sentais mourir. A tout hasard je me fis faire une
nouvelle et abondante saignée, dont j ’éprouvai bientôt
de bons effets. Mon rétablissement s’opéra très-vite et
le soir tous les symptômes du mal avaient disparu.
J’eus l’explication de cette crise dans la soirée. Mohammed
Alem-Khan m’apprit que le choléra sévissait
depuis huit jours à Kandahar; d’abord, le fléau
n’avait fait périr que quinze à vingt personnes par
jour ; mais la veille, le chiffre des décès avait quadruplé
et j ’avais été au nombre des cholériques.
La société de Mohammed-Alem-Khan continuait à
m’être agréable et apportait quelque compensation à
ma captivité. Il était réellement aimable et bon pour
moi, et avait tous les dehors de la franchise et du dévouement
habituels à son âge ; je m’aperçus cependant
qu’il croyait aux projets hostiles qu’on me prêtait
contre son oncle. 11 employait une infinité de