
tâtions en me déclarant déiste pur, n ’admettant ni
Trinité, ni prophètes,ni miracle, mais seulement une.
loi naturelle indiquant le bien et repoussant le mal.
Leur étonnement était grand, mais n’étant pas préparés
à discuter sur ce terrain et leur esprit n’étant
pas très-fertile en ressources, ils me laissaient tranquille,
se tenant pour satisfaits puisque je parlais
de leur culte et de leur Prophète avec déférence. Je
ne relate ceci que pour indiquer à ceux qui voyageront
après moi dans l’Afghanistan quel est le meilleur
moyen de se tirer d’embarras, le cas échéant.
J’avoue que mon séjour à Wachir me profita comme
étude des moeurs afghanes, mais je serais devenu fou
si j ’étais resté là un jour de plus, tant il me fallut surveiller,
converser et patienter. Mes domestiques, voulant
me pousser à bout, s’étaient évidemment entendus
avec les gens de Wachir pour me tourmenter et
m’amener, de guerre lasse, à composition. Le serbas
Ali, mon cuisinier, consommait, à mes yeux et à ma
barbe, une très-petite provision de thé, de café et de
sucre, que je réservais précieusement pour le cas d’une
indisposition; mais le plus drôle, c’est qu’il faisait les
honneurs de mon bien à la société sans me faire participer
à la consommation. Sur son refus de me prépare
r à dîner, je m’étais occupé moi-même de cette importante
affaire, et, quand je me mis à manger, il vint,
suivant l’habitude asiatique, tremper ses doigts calleux
et malpropres dans mon assiette pour en tirer sa
portion, puis, le repas fini, il s’empara des deux seules
assiettes en cuivre que je possédasse et les troqua avec
nos hôtes contre d’autres objets qu’il garda pour lui.
Jamais, je crois, je n’ai concentré en moi plus de
colère qu’à la vue des insolentes provocations de ce
misérable, mais la prudence m’obligeait à garder le silence;
le plus sûr moyen était encore de transiger
avec lui et ses fripons de camarades, et je me décidai
encore une fois à agir de la sorte. Je commençai
par m’entendre avec Djabbar-Khan, dont l’hostilité
était moins ardente. J’acquiesçai d’abord à sa
demande de me quitter à Wachir et de payer un
supplément de solde au guide qu’il me fournirait,
puis, lui ayant fait cadeau de mes bottes, il se montra
satisfait et se posa en intermédiaire entre moi, Ali et
Ahmed. Il décida ces deux coquins à se contenter,
pour le moment, d’un cadeau de 10 francs et de ma
promesse de leur donner mes habits afghans le jour
même de mon arrivée à Kandahar. Une nécessité absolue
me forçait d’en passer par là, il était du reste
urgent de quitter Wachir, véritable coupe-gorge, dont
je suis sorti sain et sauf par miracle, car mes
bagages, quoique très-modestes, excitaient au dernier
point l’avidité des Afghans. Ils croyaient mes malles
remplies d’or, et l’intervention de Sultan-Khan n’aurait
peut-être pas eu assez de poids pour me soustraire
à leurs mauvais desseins. Règle générale, il est fort
imprudent de voyager en Afghanistan autrement
qu’avec ces espèces de besaces appelées kourgines,
dont j ’ai déjà parlé; la vue de malles cadenassées
excite mille pensées rapaces chez cette population
avide, qui suppose que l’or seul peut être ainsi hermétiquement
et solidement enfermé ; il en résulte que,
déjà disposés à exposer leur vie pour s’approprier