
« de ton premier passage. Je suis peiné d’apprendre
« tous les mauvais traitements q u ’on t’a fait subir. Les
« recommandations que notre excellent Vézir-Saheb
« (puisse son ombre ne pas diminuer! Sayech-kem
« fié chevedl) t’avait remis pour les Serdars du.Kan-
« dahar auraient dû t’aplanir toutes les difficultés ;
« mais sois sûr que tu seras vengé au centuple. »
Je lui racontai alors mon emprisonnement et les
conséquences qu’il avait eues. Il parut indigné, et
après une foule de réflexions peu favorables aux Serdars
de Kandahar, il ajouta : « Les causes que tu assi-
« gnes à ton retour dans le Hérat ne l’ont pas seules
« déterminé. L’émeute des Ulémas était sérieuse, j ’en
« suis informé; mais, si au lieu de déclarer ta pénu-
« rie d argent à Kouhendel-Khan, tu lui avais remis
« un cadeau de 500 ducats, je suis sûr qu’il t’aurait
« fait conduire sain et sauf à Chikarpour, malgré l’é-
« meute dè son peuple.
« J ai peine à croire à une pareille avidité de la
« part d’un souverain, lui dis-je. Que pouvait chan-
,« ger à la résolution d’un prince aussi riche une
« somme aussi faible?
« — Comment, de l’avidité, s’écria-t-il, mais il n’y a
« là rien, ce me semble, que de très-naturel; ce sont
« les petits ruisseaux qui alimentent la mer, chacun
« tire parti de sa position pour ses intérêts, c’est
« très-logique; et vous autres, Frenguis, possesseurs
« de tant d’or, vous pouvez bien en laisser un peu à
« ces braves et pauvres Afghans, si dignes d’être
« riches. Je n’ai pas encore vu d’Anglais aussi avare
« que toi, car lorsqu ils étaient dans notre pays, ils
« nous donnaient de l’argent de leur propre mouye -
« ment, sans attendre même nos demandes. Les An-
« glais sont nobles, polis, généreux ; leur éloge était
« dans toutes les bouches, et tu as eu tort de gâter
« par ton avarice une aussi belle réputation. »
Malgré ce pompeux éloge de ceux qu’il supposait
mes compatriotes, j ’en fus peu touché, et mis tous
mes efforts à lui persuader l’impossibilité où j’étais de
faire de fortes dépenses ; du reste, il était clair pour
moi que le Mollah flattait les Anglais pour piquer mon
amour-propre, me faire confesser que j ’avais de l’a rgent
caché, et, partant, pour tâcher de m’alléger à son
profit de la somme qu’il me reprochait de rie pas avoir
offerte à Kouhendel-Khan. Je lui répondis donc : « En
« effet, il convenait aux Anglais de donner de l’argent
« aux habitants d’un pays sur lequel ils voulaient éta-
« blir leur domination, car c’était le meilleur moyen
« de s’y faire des partisans; et pourtant vous leur
« avez tenu bien peu de compte de leur générosité,
« puisque vous les avez massacrés jusqu’au dernier à
« Kaboul: mais moi, je suis Français et non Anglais;
« je ne puis ni ne dois faire comme eux, d’abord
« pàrce que le gouvernement de mon pays ne veut
« pas s’emparer de l’Afghanistan, ensuite parce que
« je ne tiens de lui ni pouvoir, ni argent. J’ai payé
« tout ce dont j ’ai eu besoin, jusqu’au moment où
« l’on m’a dépouillé, le quintuple et même davantage
« de sa valeur réelle, n’est-ce pas assez pour vous
« contenter?
«—Ce que tu dis du but de la générosité des Anglais
« me parait vrai, me répondit-il, mais ce qui est
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