
séparés par une mer orageuse et par des steppes ou
des déserts difficiles à franchir sans le concours des
populations indigènes. Un revers les leur aliénerait
facilement, et, pour eux, une condition sine quâ non
de réussite c’est un succès permanent.
Sir R. Shakespear avait raison quand il disait au
Khan de Khiva : « Nous avons un jardin qui est
« l’Inde, ses murailles sont les villes fortifiées de la
:« Tartarie et de l’Afghanistan. Que les Russes s’en
« emparent, et notre jardin leur appartient. » Nous
sommes tout à fait de l’avis de ce gentleman. En
effet, l’Indus est certainement une barrière suffisante
pour arrêter les Asiatiques, et les Anglais peuvent
rester tranquillement derrière ce fleuve tant qu’ils
auront affaire à eux ; mais nous avons déjà dit ce
que nous pensons à cet égard, dans le cas où les
Russes se mêleraient de la partie.
Les succès des Anglais contre les Radjahs, Émirs,
Serdars et Nawabs de l’Inde, ont d’abord été obtenus
bien plus par l’habileté de leur politique que par la
force des armes. C’est depuis peu d’années seulement
qu’ils ont eu des luttes armées sérieuses à soutenir,
notamment contre les Siks, qui étaient enrégimentés
et manoeuvraient à l’européenne, mais manquaient
d’une direction éclairée,-agissant par fractions et sans
unité dans le commandement. Quelle peine n’ont-ils
pas eue pourtant à les réduire ? S’ils pensaient avoir
meilleur marché des Russes et de leurs auxiliaires, ce
serait une grave erreur, et c’est justement parce que
nous croyons ces derniers plus redoutables que nous
conseillons aux Anglais de ne pas les attendre derrière
l’Indus, dans le cas où ils manifesteraient une intenlion
agressive. C’est une barrière dont les Anglais ne doivent
se servir qu’en dernief ressort, s’ils étaient vaincus,
mais où il y aurait du danger à attendre le premier
combat et à se laisser forcer. Les Indiens, habitués
à considérer ce fleuve comme un retranchement
inexpugnable, ne croiraient plus à rien en le voyant
céder devant un effort des Russes, et, dès lors, on
pourrait les considérer comme tout à fait détachés de
la cause britannique.
Pour éviter un pareil contre-temps, ils devraient
dès aujourd’hui s’établir solidement dans les deux
excellentes têtes de pont qu’ils possèdent sur la rive
droite du fleuve, à Pechaver au Nord et à Chikarpour
au Sud : il leur faudrait en outre établir leur influence
de telle sorte, dans les principautés voisines de ces
localités, qu’à un jour donné ils pussent compter sur
la coopération sincère et énergique de leurs chefs, ou
se trouver en mesure de les abattre promptement
dans le cas où ils ne se montreraient pas disposés à
leur venir en aide. Cette opération doit être pour'eux
le prélude de toute offensive vigoureuse à prendre
contre les Russes1. Si ceux-ci, après avoir remonté
l’Oxus, venaient les attaquer du côté le moins accessible,
c’est à-dire par Balkh, Khoulm et l’Hindou-
Kouch, les troupes anglaises auraient à occuper
Kaboul à temps, à y laisser un petit corps d’occupation
et à porter le gros de leurs forces en deux divisions
à la rencontre de l’ennemi.
i Les Anglais ont suivi ce plan depuis l’époque oü ce livre a
été écrit.—Ed.