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pour parvenir à travailler fûrement, & que n’euffent-
ils point donné pour avoir fur cette matière des inftruc-
tions propres à les guider! Faute de pareils fecours il eft
bien à craindre que l’on ne fafle des effais onéreux à
l’Etat ; combien d’ouvrages échoués par le défaut de
conftruétion! L ’on ne fent jamais mieux fon indigence
que lorfqu’on fe trouve dans le cas de rendre ce que l’on
ne fait qu’ imparfaitement.
L ’Architeéture Hydraulique rencontre bien plus de
difficultés dans l’execution que la Civile; c’eft un terrible
élément à foumettre que l’eau, quand il faut y établir
folidement des ouvrages de conféquence, malgré les
fureurs de la mer, ou les courans impétueux des groffes
rivières. Que d’a rt, d’adrefle & de confiance ne faut-il
pas pour réuflir? Au lieu que dans l’Architeélure Civile,
l’on eft fur de fon fait par l’application de quelques
réglés générales, autorifées de l’ufage & du bon goût.
D ailleurs il eft bien plus aifé de s’inftruire de cette dernière,
fur laquelle on a quantité de bons livres , au lieu
que nous n’en avons point fur l’autre; car peut-on mettre
en ligne de compte ce qu’en ont dit quelques Auteurs
dans leurs recueils de machines, où ils ne déterminent
aucune réglé pour fe conduire dans l'exécution ?
Cependant les Arts ne fe perfectionnent qu’autant qu’ils
font tranfmis dans les écrits de ceux qui en ont traité,
puifquece n’eft qu’en étudiant ce qui a été exécuté de
mieux dans chaque efpece d’ouvrage, qu’on peut en déduire
des maximes judicieufes.
Tout le monde convient que pour bien conduire les
travaux de conféquence, il faut une certaine capacité
qui ne s’acquiert que par une longue expérience ; &
l’on a raifon de conclure que ce n’eft qu'aptes avoir vu
opérer pendant long-tems les Maîtres de l’A rt, qu’on
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parvient à marcher fur leurs traces. Mais quand on af-
pire à devenir capable de plus d’un genre de travail, il
eft rare qu’on puiffe les fuivre tous à la. fois dans un
même endroit; l’on y eft fujet à voir répéter à peu près
les mêmes chofes, & de pafler une partie de fa vie renfermée
dans un cercle de connoiflances aflez bornées.
Lorfqu’enfuite on vient à changer de département,
on fe trouve dans le cas fâcheux de ne favoir aujourd’hui
ce qu’on doit faire demain ; ce qui ne peut manquer
d’arriver lorfque l’efprit n’eft point préparé à la
fucceflîon du progrès de l’ouvrage. D ’où l’on peut conclure
que ce n eft qu’à force de vivre que l’on parvient
à agir par foi-même ; malheureufement dans un âge où
1 on n eft plus gueres en état de mettre en valeur ce que
l’on a acquis par une voie auffï languiflante.
La feule reflource qui refte quand on eft né avec de
1-émulation pour fon métier, eft d’étudier les traités qui
en font partie, fi l’on eft aflez heureux d’en trouver qui
foient capables de fatisfaire un bon efprit qui ne fe contente
point de l’ecorce des chofes ; mais où font-ils ces
traites ! Tous les fujets n’ont pas encore été développés;
excepté ceux qui ont pour objet les Mathématiques,
comment le font la plupart des autres ? Delà vient que
lorfqu’on veut exécuter ce que l’étude du cabinet a appris,
Ion ne fait par où s’y prendre; ce qui juftifie ce
fentiment fi commun, que la pratique feule peut former
les hommes, & que la théorie fert à peine à les
ébaucher. Si l’on y prend garde, l’on verra que ce défaut
vient bien moins de la difficulté de s’inftruire dans
les livres, que de la faute de ceux qui les ont compofés;
parce qu’ils n’ont fait qu’effleurer la matière, foit par
parefle d’en dire aflez, ou le plus fouvent pour n’avoir