
Cette diversité détermina notre indifférence ou nos affections
et nos aversions réciproques, de meme que nos liaisons,
notre dédain, et notre émulation. Dans l’enfance,
on prend ordinairement les choses comme elles sont,
sans commettre des erreurs par trop de préoccupation.
Voilà pourquoi nous jugeâmes bientôt qui parmi nous
étoit vertueux, véridique, modeste ou fier, franc ou dissimulé,
paisible ou querelleur, bon ou méchant, etc. Durant
le cours de nos études, quelques-uns se distinguoient
par la beauté de leur écriture, d’autres par la facilité du
calcul, d’autres eneore p,ar leur aptitude à létudede l’histoire
ou des langues. L’un brilloit dans ses compositions
par l’élégance de ses périodes, l’autre ayoit toujours un
style sec et dur; un autre enfin serroit ses raisonnemens
et les revêtoit d’expressions fortes. Uq grand nombre
manifestoient du talent pour des choses qu’on ne leur
enseignoit pas : ils déeoupoient. et dessinaient très-bien ;
quelques-uns consacraient leur loisir à la peinture ou à
la culture d’un jardin, tandis que leurs camarades s,e
livroieut à des jeux bruyans ; on en voyoit enfin qui se
plaisoient à parcourir les forêts pour chercher des nids
d’oiseaux, ou pour rassembler des fleurs, des insectes,
des coquilles- De cette manière chacun de nous conser-
voit son caractère propre, et je n’observai jamais que
celui qui, une année, ayoit été un camarade fourbe et
déloyal, devînt l’année d’après un ami suret fidèle.
Les condisciples que j ’avois le plus à redouter étoient
ceux qui apprenoient par coeur avec une si grande facilité,
qué lorsqu’on faisoit des examens, ils m enlevoient
assez souvent la place que j ’âvoîs obtenue par mes Compositions.
Quelques années après, je changeai de séjour,
et j ’eus lé bonheur de rencontrer encore des individus
doués d’une aussi grande facilité à apprendre par coeur.
Je rcmarquois alors que tous avoiént de grands yêux saillans,
et jé me souvins qu’il en avoit été de même de mes
rivaux dans ma première école. Enfin j ’allai à une université
; mon attention s’y fixa d’ab'ord sur ceux de mes
condisciples qui avoient lés yeux gros et saillans. On me
vanta leur excellente mémoire, et quoiqu’ils ne fussent
pas ordinairement les premiers , tous Pemportoient cependant
sur moi, lorsqu’il s’agissoit d’appretidre promptement
par coeur, et de réciter aveé exactitude. La justesse
de cette observation m’ayant été Confirmée par les
étudians des autres classes, je dus naturellement m’attendre
à trouver une grande mémoire chez tous ceux
en qui je remarquerois dé grands' yeUx saillans;
Quoique cette observation ne fût pas encore assez
constatée, je ne pouvois pourtant croiré: que la réunion
des deux circonstances qui m’avoient frappé, fût
uniquement l’effet du hasard. Je soupçonnai donc qu’il
devoit exister uûé connexion entré la mémoire et cette
Conformation des yéux. Après y avoir long-temps réflét
chi, j ’imaginai que, si la mémoire se réconnoissoit par
des sigûeS extérieurs, il en pourroit bien être de même
des autres facultés intellectuelles. Dès-lors tous les individus
qui se distinguoient par Une faculté quelconque