
établit qu’on voit les objets doubles. Cependant il est réellement des
cas où nous voyons les objets doubles. Les savans se sont donnés
beaucoup de peine pour expliquer ces phénomènes. La plupart d’entre
eux, même ceux qui pensent que ce n’est que par la correction du
toucher que nous voyons avec deux yeux les objets simples, supposent
qu’effectivement l’on voit les objets simples, et cherchent des
explications,dans lesquelles ils oublient entièrement le toucher. C’est
ainsi que pense Buffon *, quand il dit : « Lorsque les deux images
d’un objet tombent sur les parties de la rétine qui sont correspond
dantes, c’est-à-dire, qui sont toujours affectées en même temps, les
objets nous paroissent simples; mais si les images des objets tombent
sur des parties de la rétine qui ne sont pas ordinairement affectées
ensemble et en même temps , alors les objets nous paroissent
doubles ».
Pourquoi l’ame qui dans les deux cas a appris que l’objet est simple,
le voit-elle une fois double, et l’autre fois simple. N’avoue-t-on pas,
en alléguant de tels exemples, que l ’on ne cherche que dans l’oeil la
cause de ce phénomène ?
D’autres auteurs, par exemple Condillac , disent Lorsque le
toucher instruit les yeux, il leur fait prendre l ’habitude de se-diriger
tous les deux sur le même objet, de voir suivant des lignes qui se
réunissent au même lieu, de rapporter chacun au même endroit la
même sensation, et c’est pourquoi ils voient simple” ».i
Cette explication contredit entièrement l’expérience citée par Buffon
lorsqu’il dit : « En regardant le même objet d’abord avec l’oeil droit,
on le verra correspondre à quelque point d’une muraille ou d’un plan
que nous supposerons au-delà de l’objet; ensuite en le regardant avec
l’oeil gauche, on verra qu’il correspond à un autre point de la muraille,
et enfin, en le regardant des deux yeux, on le verra dans le milieu entre
•L.c. p. 9.
* Condillac, Oeuvres philos. T. IIIp. 233. Aubenrieth, Phys. Tom. I II, S. 261.
5 L. c. p. 7.
les deux points auxquels il correspondoit auparavant ». Il en conclut:
« Ainsi il se forme une image dans chacun de nos yeux et nous
voyons une image de cet objet à droite et une image à gauche, et
nous le jugeons simple et dans le milieu, parce que nous avons
rectifié par le sens du toucher cette erreur de la vue ». Nous ne tarderons
pas à prouver, que cette expérience n'est pas précisément telle
que Buffon l’a présentée.
Voici comment Lecat s’explique à ce sujet : « Lè pôle optique, dit-
il *, n’est pas un point; qu’est-il donc? c’est tout le fond de l ’oeil qui
a 1 axe optique pour centre. Or toute image dont le centre répond à
celui de ce pôle , fait voir à l’ame un objet unique, quoique l’image
soit dans chaque oeil, par la même raison qu’on entend des deux
oreilles un son unique, quoiqu’il y ait doublé impression. Ce n’est
point que les sensations Se confondent par la réunion de l ’ébranlement;
cette confusion est une chimère, et elle est bien vérifiée chimère dans
les deux oreilles dont les nerfs et les organes sont très-distincts; c’est
l’ame elle-même qui fait cette réunion par un jugement qui lui vient
de l’habitude de l’expérience, elle sait qu’un objet unique est celui
qui occupe un seul et unique lieu proportionné à sa circonférence ;
qu’un objet double est celui qui occupé un double espace, ou qui
est dans deux lieux distincts; ainsi quand il lui vient une image dans
chaque oeil, qui toutes deux se rapportent en ligne droite au même
point\ au même lieu, et qüi sont précisément les mêmes dans leur
position et dans leur forme, parce que l’objet est dans l’axe commun
aux deux yeux, et qu’il occupe la même place, le même pôle optique,
qü’il affecte les mêmes parties dans chaque oeil ; alors c’est une même
sensation venue du même endroit; ainsi l’ame juge que cette double
image est d’un objet unique; elle ne sent, elle ne voit qu’un objet ».
Suivant M. le professeur Ackermann *, soit que l’on voie avec un
oeil ou avec deux, l’objet paroit toujours simple, parce que les deux
1 L. c. p. 217.
* L. c. §. 90.