
impossible que de faire tenir un boisseau dans une pinte. Dans les
commencemens il ne pouvoit supporter quune tres-petite lumière, et
il voyoit tous les objets extrêmement gros , mais à mesure qu’il voyoit
des choses plus grosses en effet, il croyoit qu il n y avoit rien au-delà
des limites de ce qu’il voyoit. Il savoit bien que la chambre où il étoit
ne faisoit qu’une partie de la maison; cependant il ne pouvoit concevoir
, comment la maison pouvoit paroître plus grande que la chambre.
Avant qu’on lui eût fait l’opération , il n’espéroit pas un grand
plaisir du nouveau sens qu’on lui promettoit, et il n’étoit touché que
de l’avantage qu’il auroit de pouvoir apprendre à lire et à écrire; il
disoit, par exemple, qu’il ne pouvoit pas avoir plus de plaisir à se promener
dans le jardin, lorsqu’il auroit ce sens , quil en avoit, parce
qu’il s’y promenoit librement et aisément, et qu’il en connoissoit tous
les différens endroits; il avoit même très-bien remarqué que son état
de cécité lui avoit donné un avantage sur les autres hommes, avantage
qu’il conservoit long-temps après avoir obtenu le sens de la vijf .,
qui étoit d’aller la nuit plus aisément et plus sûrement que ceux qui
voient. Mais lorsqu’il eut commencé à se servir de ce nouveau sens,
il étoit transporté de joie; il disoit que chaque nouvel objet étoit un
délice nouveau, et que son plaisir étoit si grand , qu’il ne pouvoit l’exprimer.
Un an après on le mena à Epsom où la vue est très-belle et
très-étendue ; il parut enchanté de ce spectacle, et il appeloit ce paysage
une nouvelle façon de voir. On lui fit la même operation sur
l’autre oeil plus d’un an après la première, et elle réussit également; il
vit d’abord de ce second oeil les objets beaucoup plus grands qu’il ne
les voyoit de l’autre, mais cependant pas aussi grands qu’il les avoit
vus du premier oe il, et lorsqu’il regardoit le même objet des deux yeux
à la fois, il disoit que cet objet lui paroissoit une fois plus grand
qu’avec son premier oeil tout seul; mais il ne le voyoit pas double, ou
du moins on ne peut pas s’assurer qu’il eût vu d’abord les objets
doubles, lorsqu’on lui eût procuré l’usage de son second oeil.
« M. Cheselden rapporte quelques autres exemples d’aveugles qui
ne se souvenoient pas d’avoir jamais v u , et auxquels il avoit fait la
même opération, et il assure que lorsqu’ils commençoient à apprendre
à voir, ils avoiént dit les mêmes choses que le jeune homme dont
nous venons de parler , mais à la vérité avec moins de détail, et qu’il
avoit observé sur tous que, comme ils n’avoient jamais eu besoin de
faire mouvoir leurs yeux pendant le temps de leur cécité, ils étoient
fort embarrassés d’abord pour leur doùner du mouvement, et pour
les dir iger sur un objet en particulier, et que ce n’étoit que peu à peu,
par degrés et avec le temps qu’ils apprenoient à conduire leurs yeux et
à les diriger sur les objets qu’ils désiraient de considérer ».
Nous ne pouvons mieux répondre à tous ces raisonnemens que ne
l’a fait Diderot. « La peinture, dit-il1, fit le même effet sur les sauvages
; la première fois qu’ils en virent^ ils prirent des figures peintes ,
pour des hommes vivans, les interrogèrent, et furent tout surpris de
n’en recevoir aucune réponse ; cette erreur ne venoit certainement pas
en eux du peu d’habitude de voir.
« Mais que répondre aux autres difficultés ? qu'en effet l'oeil expérimenté
d’un homme fait voir mieux les objets, que l’organe imbécile
et tout neuf d’un enfant, ou d’un aveugle de naissance, à qui l ’on
vient d abaisser les cataractes ».
« Il faut du temps, répond-il *, aux humeurs de l ’oeil pour se
disposer convenablement ; à la cornée, pour prendre la convexité requise
à la vision; à la prunelle, pour être susceptible de la dilatation
et du rétrécissement qui lui sont propres; aux filets de la rétine, pour
n’être ni trop, ni trop peu sènsibles à l’action de la lumière; au cristallin
, pour s’exercer aux mouvemens en avant et en arrière qu’on lui
soupçonne ; ou aux muscles, pour bien remplir les fonctions ; aux
nerfs optiques, pour s’accoutumer à transmettre la sensation ; au globe
entier de l’oe il, pour se prêter à toutes les dispositions nécessaires, et
à toutes les parties qui le composent, pour concourir à l’exécution de
1 Oeuv. compl. Lond. 1773. Tom. Il, p. i65.
* L. c. p. 16g.