
nous nous bornions à les considérer chacun isolément,
au lieu de les comparer entr’eux, en cherchant à séparer
par l’abstraction ce qui n’est qu’accidentel et particulier,
de ce qui est essentiel et général, afin d’en déduire des
principes généraux et des lois.
Ce n’est que pour atteindre à ce but que nous regardons
la multiplicité des observations comme indispensable.
Celui qui se contente de faits isolés, peut en accroître
le nombre jusqu’à l’infini, sans qu’il lui en revienne
aucun fruit; il n’en sait point tirer parti pour
prévoir ou même produire des faits analogues. Ne
sachant point distinguer ce qui est essentiel de ce qui
n’est qu’accidentel, il reste aussi étranger à tout ce qu’il
n’a pas encore vu, que celui qui entre pour la première
fois sur la scène de la nature; sa science n’est qu’un
tâtonnement sans suite, il ne voit pas l’ensemble qui
naît uniquement de l’erichaînement des faits isolés; il
ne parvient jamais à se faire une idée libre et philosophique
d’un objet, et le caractère essentiel de sa méthode
est de ne pouvoir arriver à de nouveaux aperçus, ni par
conséquent à une découverte quelconque.
Croire que les faits isolés, quelque nombreux qu’ils
soient, ne peuvent conduire à des lois générales, parce
qu’on ne peut observer tous les faits possibles, c’est supposer
que la nature n’agit pas avec suite, et par des lois
constamment les mêmes; c’est assigner à chaque fait une
cause à part. Il est vrai qu’il faut beaucoup de sagacité
et une profonde connoissance de la nature, pour
reconnoître si les phénomènes sont tels qu’on puisse
en déduire les lois de leur existence; il est rare
que cela n’exige pas beaucoup de faits. C’est pourquoi
lorsque nous n’aurons à alléguer en notre faveur que
deux ou trois faits, nous nous garderons bien de dire:
voilà ce que nous avons souvent vu; voilà ce que nous
avons toujours vu; nous n avons jamais vu cela autrement
, etc. Des expressions semblables surprennent au
lecteur des jugemens qui, dans certains cas, pourroient
être très-erronés. D’un autre côté, on est encore bien
loin de sentir la différence qui existe entre ce qui est
essentiel et ce qui n’est qu’accidentel, lorsqu’on prétend,
comme on l’a fait à notre égard, que des expériences
faites à Vienne d’après les: principes les plus rigoureux
de l’art d’observer, doivent être répétées à Paris
et à Londres, avant de pouvoir devenir un objet de
croyance pour celui qui s’occupe de l’étude delà nature.
Si l’on vouloit révoquer en. doute la justesse des principes
, parce qu’ils n’ont été déduits que d’un grand
nombre de faits isolés, que deviendraient toutes les con-
noissances humaines? Où le physicien en général, le chimiste
et le médecin, etc., ont-ils donc puisé leurs principes
? Un principe mérite toute notre confiance, lorsqu’il
nous met en état de pronostiquer avec justesse les phénomènes,
ou même de les faire naître, et de prévoir avec
exactitude les résultats nécessaires par les circonstances |
ainsi que de déterminer les circonstances par les résultats.
Le jardinier qui sait que ses arbres seront gâtés, par la