
les innovations en général. Qu’on se rappelle, à ce sujet, l’histoire de
la saignée, de l’émétique, du quinquina, de l’inoculation, etc. On
peut encore ajouter à ces obstacles, l’envie et la jalousie; la répugnance
qu’on éprouve à sacrifier à la vérité son amour-propre
blessé; l’indifférence et la roideur de la vieillesse, et l ’approbation
précipitée de la jeunesse ; l’incapacité ou la tiédeur à examiner par soi-
même, et le besoin qui en résulte de se copier mutuellement souvent
1 obscurité des expressions, le vague et la confusion des définitions et
des termes ; le mépris pour les données de la simple expérience ; la
négligence qui empêche de combiner les faits particuliers, et d’en tirer
des conséquences générales ; la rareté des observations précises et fi-
dèl es ; la manie de mettre des aperçus isolés en système ; l’orgueil national;
les mensonges et les injures des adversaires; leurs efforts pour
dénaturer le véritable sens d’un auteur; le mépris et la haine qu’ils
excitent dans le public ; la défiance des grands, éveillée par des craintes
imaginaires ; le faux principe si souvent répété et aussi souvent réfuté
que les sciences sont inutiles et même nuisibles; et enfin la malignité
toujours si active et si empressée à tirer des conséquences alarmantes
des choses les plus innocentes. Voilà pourquoi, chez les Grecs,
c etoit une impiété de faire des recherches sur le tonnerre ; plus tard
ce fut une impiété de croire à la figure ronde de la terre, et à l’existence
des antipodes ; ce fut une hérésie de faire la saignée du côté
pleurétique. Guérir les maladies, inoculer la petite vérole étoit une
rébellion contre les décrets du ciel; employer des remèdes contre la
siphylis, établir des asiles pour les accouchemens , , c’étoit encourager
le vice. C est ainsi que professer la morale la plus pure et la plus humaine
avoit etç un arrêt de mort pour Socrate. Ajoutons les persécutions
qui sont d autant plus vives et plus étendues que les découvertes
ont plus d importance, et menacent les opinions dominantes d’une chute
plus éclatante, tandis qu’on devroit commencer par examiner et par
constater la vérité, récompenser le mérite et encourager les efforts du
genie. N y a-t-il pas en outre à l’injustice de ne pas garantir l’ouvrage
du talent, de même que toute autre propriété, et de frustrer les enfans
I NTRO DU CTION. *9
et les héritiers des avantages que le père n’a obtenus qu’après avoir
prodigué ses efforts, son temps, et bien souvent des sommes considérables
? Dans de pareilles conjonctures, et dans l’attente d’un avenir aussi
peu satisfaisant, ne faut-il pas être entraîné par une inspiration dominante,
pour sacrifier à la science-sa fortune et celle de sa famille, et
pour se dévouer , en victime, à l’ingratitude et à la persécution ?
En considérant les obstacles qui s’opposent en particulier aux travaux
anatomiques, on seroit tenté d’être fier des progrès que l’anatomie
a faits. De tous temps, on a eu une très-grande répugnance pour les
dissections des cadavres. Si les anciens Egyptiens embaumoient les morts
et les eonservoient, lès opinions religieuses des Grecs , des Romains ,
des Hébreux , des Arabes et des Chinois leur défendirent de faire des
recherches sur les cadavres. Hippocrate trahit souvent son ignorance en
anatomie. Aristote et les anatomistes romains durent se borner à disséquer
des animaux; de sorte que Galien s’estimoit heureux d’avoir vu
deux squelettes humains à Alexandrie, et conseilla le voyage de cette
ville à tous ceux qui vouloiént étudier l’ostéologie sur les squelettes.
Dans l’antiquité, les Ptolémées furent les seuls qui encouragèrent
l’anatomie humaine. Profitant de leur protection, Herophile, Erasistrate
et Eudemus firent plusieurs découvertes importantes, bientôt négligées
par leurs successeurs. Les empiriques qui vinrent après, rejetèrent entièrement
l’anatomie. Aussi est-ce une particularité remarquable, dans
l ’histoire de cette science, de voir que Mondini de Luzzi, professeur
de Bologne, disséquoit publiquement des cadavres en 1315. Ce, qui
prouve la lenteur des progrès de l’anatomie, lors de la renaissance des
lettres aux quatorzième et quinzième siècles, c’est qu’à cette dernière
période, Montagnana, professeur à Padoiie , acquit une grande célébrité
pour avoir disséqué quatorze cadavres.
Encore aujourd'hui, il est très-difficile, en Angleterre et dans la
plupart des petites villes, d’avoir d’autres cadavres que ceux des suppliciés.
Peu de personnes peuvent séparer en idée l’objet chéri et le cadavre.
C’est pourquoi on ne permet que rarement l’ouverture du corps
dun parent. Les médecins eux-mêmes négligent trop souvent cette