
A N A T OM I E ET P H Y S I O L O G I E
l’écriture. Il allègue lexemple du sourd, M. d'Azy d’Etavigny, instruit
par Rodrigue Pereire, et alors âgé de dix-neuf ans, qui dans une assemblée
de l’Académie où on lui adressa différentes questions par écrit,
y répondit avec beaucoup de justesse, par écrit et de vive voix. Buffon
étoit persuadé que si l’on avoit commencé à instruire ce jeune homme
dès l’àge de sept ou huit ans, « il seroit parvenu au même point où sont
les sourds qui ont autrefois parlé, et qu’il auroit acquis un aussi grand
nombre d’idées que les autres hommes en ont communément ‘ «.Combien
cette supposition, fondée sur l’expérience, est déjà éloignée des
raisonnemens vagues de la seule imagination !
Herder même étoit encore bien arriéré sur ce point. « L ’exemple des
sourds et muets de naissance prouve, dit-il *, que sans le langage
l ’homriïe ne peut guères, même en vivant au milieu deshommes, arriver
aux idées raisonnables , et qu’il reste livre a la fougue brutale de «es
appétits. 11 imite tout ce que son oeil voit faire de bon et de mauvais,
et il l imite plus mal que ne fait le singe, parce qu’il lui manque le
degré de sagacité nécessaire pour juger les différences, et meme jusqu à
la sympathie pour son espèce. On a des exemples qu’un sourd-muet
de naissance ayant vu tuer un cochon, avoit massacré son frère , et,
simplement par imitation, fouilloit dans ses entrailles avec une joie
tranquille. Exemple effrayant du peu de pouvoir intrinsèque du sentiment
de sympathie pour notre espèce , et de la raison humaine si
vantée ».
Quoique M. Dégérando ait, sous beaucoup de rapports, des idées
exactes sur les signes de nos idées, il nous semble cependant quil leur
attribue une influence trop grande lorsqu’il les regarde plutôt comme
les causes que comme les effets de nos facultés intellectuelles. « L observation
des sourds-muets de naissance , dit-il3, confirme encore les
maximes que nous avons établies à fégard de 1 influence que le lan-
■ L. c. p. 70.
• Idee« zur Phil, der Geschichte der Menschheit. Th. 1. S. 3 2 0 .
* Des signes ou de l’art de penser. Tom. IV, p. 460 etsuiv.
gage de convention exerce sur le développement des facultés intellectuelles.
Avec un langage seulement commencé les sourds-muets ne possèdent
que des facultés très-imparfaites. Le sourd-muet donne une attention
serieuse à tout ce qui se lie immédiatement à ses besoins ; mais,
concentré dans ses efforts, il ne suit point la chaîne des causes 5 son
attention quelquefois très-fixe, n’est jamais méthodique; il n’exerce
aucune domination sur elle; J ne met point en ordre ses expériences;
il ne songe point à transformer leurs résultats ; il se borne à recevoir
d une manière passive, les impressions qui lui parviennent ; il obéit
toujours et semble ignorer le pouvoir qu’il a de se diriger lui-même.
Ses jugeméns, livrés aux lois d’une aveugle habitude, ne se forment
point par de régulières déductions, ne reçoivent point les modifications
de la probabilité : .il est à l’abri des subtilités de la métaphysique
, son imagination ne connoît pas la brillante et dangereuse région
des systèmes ; mais se bornant à répéter mécaniquement ce qu’il a fait
ou vu faire , il ignore l’art de faire servir le connu à la découverte de
1 inconnu. Il a sans doute un commencement de réflexion ; car il faut
qu’il analyse sa pensée pour la peindre, et il ne peut l’analyser sans
réfléchir sur lui-même; mais cette réflexion s’arrête en quelque sorte
aux formes les plus extérieures de sa pensée; elle ne pénètre ni les
opérations de son esprit, ni les modifications les plus intimes de son
etre ; sa propre existence semble être pour lui un profond mystère, et
pendant qu’il nous dévoile, par les expressions si naïves, les impressions
qu’il éprouve, seul il paraît n’être pas témion de ce qui se passe en
lui-même.
" Cependant le sens du toucher et de la vue est chez lui bien plus
actif, bien plus perfectionné que chez les autres hommes, et les idées
philosophiques que nous puisons immédiatement dans les sons dont
il est privé, sont extrêmement limitées. Nouvelle preuve que le perfectionnement
de notre esprit ne dépend pas exclusivement du perfectionnement
de nos sens ; nouvelle preuve que le développement de nos
facultés est surtout dû à la présence de cette réflexion qui met l’entendement
en liberté, parce quelle lui révèle le secret de ses propres forces.