
« Enfin l’observation du sourd-muet nous apprend combien est étendue
l ’influence que nos idées exercent sur la nature de nos besoins
et le caractère de nos passions. Limité à la sphère des idées sensibles,
le sourd-muet ne connoît guères que le bien-être ou le mal physique ;
ne méditant pas sur sa propre destination et sur les rapports réciproques
de l ’homme à l'homme , l’obligation du devoir n’est presque à
ses yeux que l’appréhension des peines ; le seul sentiment moral qu’il
paroisse éprouver dans une haute énergie , est celui de sa propre indépendance
, et peut-être est-ce encore l’effet qu’il réfléchit très-peu sur
le besoin qu’il a de ses semblables ».
Il nous semble qu’on ne peut mieux redresser ces opinions, et celles
qui leur ressemblent, ainsi que toutes les^ erreurs théoriques et pratiques
qui en découlent, que lorsqu’on sait bien nettement ce qu’est
proprement le langage, comment il naît, et de quelle manière il a
nécessairement dû naître.
On doit en général considérer comme langage tout ce qui sert
comme moyen de se communiquer mutuellement ses sensations et
ses idées.
Un individu qui seroit seul depuis sa plus tendre jeunesse, ne pour-
roit avoir absolument aucun langage de convention. Mais ses membres
et ses organes extérieurs, ne sont pas moins en rapport avec son organisation
intérieure. Aussi souvent qu’une sensation vive sera excitée
dans l’intérieur, elle sera transmise involontairement aux parties extérieures.
Si cet individu est entouré d’êtres entièrement dissemblables
qui expriment leurs diverses sensations d’une manière toute différente,
ses expressions ne pourront devenirpour eux des signes déterminés d’une
sensation, et par conséquent non plus un langage. Cinq individus dont
chacun seroit doué d’un sens unique, et différent de celui de chaque
autre, ne pourroient certainement pas s’entendre, comme Condillac
l ’a déjà observé ’. Voilà aussi pourquoi nous nous intéressons si peu
au sort des animaux dont l’organisation s’éloigne beaucoup de la nôtre.
? Oeuv. compl. Tom. III. Traité sur les animaux, p. 272.
nu SYSTÈME NERVEUX. 173
Mais aussitôt qu’il existe quelque analogie entre les sensations et
les expressions de l’individu isolé et des êtres qui l’entourent, les gestes
les mines, les inflexions de la voix, etc., peuvent en quelque sorte se
comprendre. Plus il y a d’analogie dans la nature des êtres rassemblés,
plus leurs expressions paroissent se rapprocher, et plus chaque individu
reconnoît avec certitude par les expressions d’un autre ce qui se
passe dans l’intérieur de celui-ci; notre joie , notre courroux, notre
manière de commander n’ont aucune signification pour un hanneton ,
et n’en ont pas une bien grande pour un oiseau et pour un lapin ;
tandis que le chien et le singe reconnoissent par nos gestes, et sans s y
méprendre, plusieurs de nos affections et de nos passions.
Il n est donc guères possible qu’il existe un animal d’une organisation
tant soit peu parfaite, qui ne soit doué de la faculté de communiquer
avec les individus de son espèce, ne fût-ce qu’entre le mâle et la
femelle. Ainsi l’on peut, avec Le Roi, Condillac, Dupont de Nemours,
Tracy, etc., dire que presque tous les animaux ont un langage.
Mais ce langage a toujours les rapports les plus intimes avec la nature
et la quantité des sensations et des idées. Chaque espèce d’animal doit
donc avoir son langage particulier, plus ou moins borné dans ses
expressions. Il faut n’avoir jamais observé l’économie des abeilles et des
fourmis , pour nier qu’elles se communiquent mutuellement, de la
maniéré la plus précise, leurs besoins, et même de purs incidens.
Qu’est-ce que les sentinelles que posent les oiseaux et les animaux
mammifères, et leur cri d’alarme ? Qu’est - ce que le roucoulement
des tourterelles, et les différens tons que font entendre les
oiseaux dans leurs amours, dans leur colère, en soignant leurs petits,
en demandant de la nourriture ? Pourrions-nous nous avertir d’une
manière plus significative de l’approche d’un ennemi, que les étourneaux,
les poules, les coqs, etc., ne s’annoncent entre eux la présence
de l’oiseau de proie qui menace leur vie ? Pourrions-nous mieux appeler
au secours, et nous réunir avec plus de succès que les chevaux , les
chiens, les singes, les cochons, etc., pour nous défendre ou pour
suivre toute autre entreprise commune ? Buffon a très-bien senti cette