
Il étoit encore infiniment plus difficile de fonder la nouvelle doctrine
des fonctions du cerveau et de chacune de ses parties. En partant
même de l’époque où l’on regarda assezgénéralementle cerveau comme
l’organe de lame , les idées qu’on avoit à cet égard étoient mal assurées
et disparates. Les métaphysiciens s’en tenoient à la simplicité de la
pensée, et conséquemment à un simple organe de l’ame. Il étoit donc
impossible de s’occuper des fonctions de chaque partie du cerveau ou
de la ^cherche des organes de chaque faculté de l’ame. Les métaphysiciens
auroient dû demander aux anatomistes et aux physiologistes des
preuves pour appuyer leurs principes ; au lieu de cela, ce furent ces
derniers qui se laissèrent dicter des lois par les métaphysiciens. L ’on
avoit même déjà des faits isolés en faveur de la pluralité des organes
des fonctions de l’ame, que l ’on manquoit encore de moyens pour les
rectifier, et pour eu démontrer l’existence dans l ’organisation elle-
même ; et toujours l’unité du moi repoussoit l ’idée de leur pluralité.
La multiplicité des organes de la vie automatique , la pluralité des
appareils des sens qui ne déroge en rien à l’unité de la vie et de la conscience,
ne suffisoient pas pour apprendre que l’impossibilité d’expliquer
un phénomène ne détruit ni le phénomène ni sa cause.
La plupart trouvoient pénible de faire dépendre d’organes matériels
les fonctions supérieures de l’ame, telles que la pensée, l’entendement,
le jugement, la raison et l’imagination. Les exemples des idiots, des
crétins, des imbéciles, des hydrocéphales, des aliénés en général, et
des lésions du cerveau , étoient absolument nuis pour détromper ces
philosophes. Dans les animaux on auroit volontiers traité de pures
facultés mécaniques plusieurs facultés intellectuelles, telles que la mémoire
, qu’on ne pouvoit plus leur disputer. ,
Quant aux facultés ou aux penchans de l’ame, aux passions, aux affections,
au caractère moral en général, on en plaçoit assez volontiers le
principe dans l’organisation , mais on les rapportoit à l’état du sang et
opéra et expérimenta, nt legitirai naturæ interprètes, extrahere debemus.
Nov. org. scientiarum, aph. 2.
des autres liquides, aux plexus de la poitrine et du bas-ventre et à la
différence des tempéramens. Puisqu’encore aujourd’hui, les connois-
sances sont assez bornées pour que 1 on attribue les qualités des hommes
et des animaux, leurs penchans, leurs inclinations et leurs facultés à
la seule éducation, comment pourroit-on avoir l’idée de chercher un
principe quelconque de tout cela dans le cerveau ?
Plusieurs physiologistes et philosophes 1, convaincus par les phénomènes
physiologiques et pathologiques qu’il doit y avoir des organes
particuliers pour les differentes facultés de l ’ame, se sont vus entravés
par les erreurs de la philosophie reçue. On voulut trouver des organes
pour l’instinct, pour les passions, pour l’attention, pour l’entendement,
pour la mémoire, pour le jugement, pour la raison, pour l'imagination
-, et c est ainsi que l’on regarda les propriétés communes à
toutes les facultés de l’ame comme des qualités primitives ou spéciales.
On chercha donc des conditions matérielles pour des choses qui n’ont
pas d organes particuliers. Mais il étoit impossible de faire aucune
découverte sous ce rapport, avant d’avoir dirigé son attention sur les
qualités primitives et fondamentales de l ame, ce dont aucun auteur
n annonce avoir eu la moindre idée, quoique, dans le langage vulgaire ,
il soit souvent question et d’une manière si positive, de talens et de
penchans particuliers. On pouvoit bien reconnoître un organe général
des sensations et de la pensée, comme les physiciens avoient trouvé les
qualités générales des corps, telles que la pesanteur, l’attraction, etc. ;
mais peut-on chercher un organe unique et général pour les diverses
opérations des sens ? peut-on chercher un organe secrétoire, unique et
général pour les secrétions particulières de la salive, du fiel, de la
semence, etc. ?
Jusqu’à présent on n’a presque fait intervenir que le mécanisme de
1 anatomie pour découvrir les organes particuliers. Nous avons suffi-
Par exemple Willis, Stenon, Vieussens, Schellhammer, Glaser, Boer-
have, Winslow, Bonnet, Haller, van Swieten , Herder, Camper, Meyer,
Wrisberg, Prochaska, Reil, Soemmerring, Cabanis, Bichat, Cuvier, Riche-
rand, Fodéré, etc.
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