
« Il n’est pas douteux que dans une file de vingt soldats, le premier
dont je suppose qu’on soit fort près , ne nous parût beaucoup plus
grand que le dernier, si nous en jugions seulement par les yeux, et^si
par le toucher nous n’avions pas pris l’habitude de juger également
grandie même objet, ou des objets semblables, à différentes distances.
Nous savons que le dernier soldat, comme le premier, seroit
toujours de la même grandeur quand il passeroit de la tête à la queue
de la file, et comme nous avons l’habitude de juger le même objet
toujours également grand à toutes les distances ordinaires auxquelles
nous pouvons en connoître aisément la forme, nous ne nous trompons
jamais sur cette grandeur, que quand la distance devient trop grande,
ou bien lorsque l’intervalle de cette distance n’est pas dans la direction
ordinaire. Car une distance cesse d’être ordinaire pour nous toutes les
fois qu’elle devient trop grande , ou bien qu’au lieu de la mesurer
horizontalement nous la mesurons de haut en bas ou de bas en haut.
Les premières idées de la comparaison de grandeur entre les objets,
nous sont venus en mesurant, soit avec la main, soit avec le corps
en marchant, la distance dç ces objets relativement à nous et entre
eux ».
Nous savons réellement que sur une longue file l’homme le plus
éloigné est à peu près aussi grand que le plus proche ; nous savons aussi
que dans deux rangées d’arbres, les derniers sont aussi distans les uns
des autres que les premiers. Nous ne pouvons pourtant empêcher que
l’homme le plus éloigné ne nous paroisse plus petit que les autres, et
que les derniers arbres ne semblent plus rapprochés que les premiers.
Que peut donc gagner notre ame à cette conviction positive, due à
une expérience répétée et rectifiée par le toucher, sur les lois de la
vision, ainsi que sur celles de la réfraction des rayons, et de leur angle
d’incidence et de réflexion ? L ’on s’est mille fois convaincu par le tact,
que le bâton plongé dans l ’eau est droit, et cependant on ne peut
s’empêcher de le voir courbe. Quand un vase est rempli d’eau, nous
voyons au fond une pierre que nous ne pouvions apercevoir du même
point de vue tant que le vase étoit vide, et quoique nous soyons bien
convaincus par le toucher que la pierre n’est pas à la place où nous la
voyons.
Dans tout ce que Buffon et d’autres écrivains ont dit à ce sujet, on
s’est occupé de l’homme seul, et l’on a oublié le reste de la nature.
Comment se persuader que les animaux qui ne peuvent acquérir par
le toucher qu’une instruction extrêmement défectueuse, jugent moins
exactement les distances et les formes des objets que l’homme et le
singe ? Le mouvement remplace-t-il, en quelque sorte, chez eux, le
toucher ? Mais alors qu’est-ce qui peut déterminer un animal à se mouvoir
d’un lieu ou d’un objet vers un autre, s’il voit tout en lui-même,
et s’il n’a pas encore la moindre idée d’une distance quelconque ? L ’hirondelle
et la chauve-souris qui attrapent avec une vitesse incroyable
l’insecte dont le vol est si rapide, mesurent-elles moins bien les distances
que nous? La cigogne et le héron, lorsqu’ils quittent leur nid
pour la première fois, vont-ils donner de la tête contre les maisons
ou contre les arbres au lieu de suivre le vol de leurs parens ? Voyons-
nous un animal qui n’a pas encore abandonné le lieu où il est né, fuir
un ennemi vu dans le lointain, aussi vite que celui qui s’est approché
de lui ?
; Les animaux qui naissent aveugles et Sourds n’acquièrent l’usage
entier de la vue et de l’ouïe que graduellement et à mesure que ces
sens se développent. Lorsque l ’oeil commence à s’ouvrir, il est encore
trouble, etc., voilà pourquoi les jeunes chiens étendent la pâte vers
les objets éloignés comme s’ils en étoient proches, et vont heurter
les objets prochains, parce qu’ils les croient éloignés. Ils ne peuvent
pas non plus dans le commencement reconnoitre la direction exacte
de la voix. Mais tons les animaux qui naissent avec leurs sens parfaits,
en ont l’usage entier, ainsi que nous l’avons dit. L ’abeille et le papillon
volent, dès leur première sortie, vers les campagnes émaillées de fleurs;
le petit canard sourd aux cris de la mère étrangère qui l’a couvé, court
se jeter à l’eau ; toutes ces actions ont lieu avant que les animaux aient
pu par des essais préalables, s’instruire des distances et des formes
des objets.