
que l’ont prétendu Camper, et tant d’autres après lui. On voit pourquoi
les oiseaux qui ont l’ouïe très-fine , et savent aussi articuler des
paroles, n’apprennent cependant pas le langage humain ; pourquoi des
peuples dont l’organisation est peu développée, sont à peu près dans
le même cas que les gens à demi-imbéciles, n’ont que peu didees, et
une langue pauvre et défectueuse ; pourquoi enfin la langue dç, chaque
peuple peut, sous beaucoup de rapports, servir à juger l’étendue de
son intelligence , et des progrès qu’il a faits de lui-même dans les arts
et dans les sciences.
Il sera facile actuellement de rectifier les opinions et les relations
Concernant les sourds-muets, que nous avons rapportées plus haut.
Dans la vie sociale, il y a beaucoup de choses accidentelles et positives
dont il est impossible de se former aucune idée sans instruction.
Or l’instruction étant ordinairement donnée dans la plus commode de
toutes les langues, qui est la langue articulée, et les sourds-muets
vivant comme des membres isolés au milieu de leur famille, il n’est pas
étonnant qu’ils restent privés de toutes ces idées.
D’après cela, comment pouvoit-on s’attendre que le sourd-muet.,
présenté à l’Académie des sciences de Paris, eût-il même été doué
des facultés les plus extraordinaires , eût pu avoir sur Dieu, sur les
actions justes ou injustes, les mêmes idées que ses concitoyens? Qui
de soi-même peut acquérir les mêmes idées de choses sur lesquelles ni
les différens peuples, ni les individus de la même famille ne s’accor-
den|, et qui n’ont pour fondement que les relations sociales, la tradition
ou la révélation ?
Au reste le naturaliste doit soigneusement se tenir sur ses gardes avec
les écrivains qui cherchent à acquérir de la célébrité par la singularité
de leurs opinions. Un sourd-muet de naissance qui entendoit le son
des cloches depuis quatre à cinq mois, à qui il étoit survenu un écoulement
à l’oreille, étudia, dit-on, secrètement la langue pendant trois
à quatre mois, s’exerça à parler, et forma tranquillement le projet de
surprendre ses concitoyens; et quoique, pendant ces quatre à cinq mois,
il eût fréquenté l’église, et eût tout compris, il n’avoit cependant,
ajoute-t-on , acquis aucune idée de Dieu, du but du service divin et
de la prière ? Qui ne voit pas que toute cette histoire n’est qu’un conte
inventé à plaisir d’après des notions défectueuses, et des suppositions
fausses ?
Quant au sourd-muet q u i, ainsi que le rapporte Herder, égorgea
son frère parce qu’il avoit vu tuer un cochon, il est bon de remarquer
que jusqu’à présent on a généralement méconnu, combien les
imbéciles quelquefois sont dangereux pour la sûreté de la société. La
surdité de naissance, et par conséquent l’état de sourd-muet, accompagne
fréquemment l’imbécilité de naissance. Or les imbéciles peuvent,
selon qu’ils ont de mauvaises qualités, soit qu’ils soient sourds ou
qu’ds entendent, devenir plus-ou moins nuisibles à la société par des
atteintes de tout genre. Un individu de cette espèce, âgé de quinze
ans, maltraita sa soeur, dans un accès de lasciveté, de la manière la plus
brutale ; un autre égorge les deux enfans de son frère , et court au-
devant de lui en lui annonçant, avec une joie bestiale, qu’il vient de
massacrer ses- enfans; un troisième tue son frère avec une hache, et
allume du feu sous lui pour le rôtir publiquement devant la maison.
Nous fixerons plus tard sur cet objet l ’attention du lecteur, pour démontrer
que la cause de ces actions ne git nullement dans le défaut de
langage.
Le tableau des sourds-muets présenté par M. Dégérando ne leur est
applicable que tant qu’ils vivent isolés, et qu’ils n’acquièrent aucune
instruction. Car d’ailleurs il savent communiquer avec précision avec
ceux qui entendent, et apprennent aussi à comprendre leurs signes. S’ils
se trouvent plusieurs ensemble, ils se rendent intelligibles les uns aux
autres de la manière la plus prompte et la plus parfaite. S’ils formoient
une société nombreuse, une nation, ils fixeroient graduellement ,
comme les ailtres peuples, leurs idées de vertu et de vice , ne tarderaient
pas à faire des lois , inventeroient des arts et des sciences, etc.
Nous avons choisi la lapgue articulée, parce qu’elle offre le moyen
le plus commode et, aidée de gestes, le plus naturel en même temps
de se communiquer. Mais personne ne peut soutenir que les sons par
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